jeudi, 26 avril 2007

Une herméneutique de la rumination

A propos de : Hermétisme et emblématique du Christ dans la vie et l’œuvre de Louis Charbonneau-Lassay, de Stefano Salzani et Pier-Luigi Zocatelli, Archè, Paris, 1996.

Et de : Le lièvre qui rumine, autour de René Guénon, Louis Charbonneau-Lassay et la Fraternité du Paraclet, de Pier-Luigi Zocatelli, Archè, Paris, 1999.

Interroger l’ésotérisme en mode universitaire et académique, tout en lui conservant une valeur réelle sur son propre plan, telle semble être le fondement d’une démarche suivie depuis plusieurs années par de nombreux chercheurs. C’est dans le cadre de cette démarche documentaire et analytique qu’ont été mené les recherches de Pier Luigi Zocatelli et Stefano Salzani autour de Louis Charbonneau-Lassay, de René Guénon et de la Fraternité du Paraclet. Mais surtout, on devine derrière ces travaux la grande question qui en Occident semble, à elle seule, accaparer les énergies de nombreuses personnes intéressées aux questions d’ordre spirituel : existe-t-il un ésotérisme chrétien ? Donc, on questionne différentes sources, on gamberge, on scrute, on analyse, en clair on rumine. Et si, dans le cadre d’une quête spirituelle, la manducation et la rumination sont à coup sur de bonnes méthodes, qu’advient-il lorsque le procédé se met au service d’une approche rationnelle, certes très respectueuse de la matière étudiée, mais dont la finalité n’est apparemment pas d’offrir une "réalisation" quelconque, fut-elle très virtuelle. En outre le questionnement que nous avons évoqué ne nous semble se poser justement et précisément que lorsque ce sujet en vient à être livré à une analyse anthropo-sociologique spirituelle, mais également lorsque celui-ci est observé à travers une grille d’analyse trop étroitement liée à une vision partiale de la Tradition Primordiale.

La vie et l’œuvre de L. Charbonneau-Lassay démontre à l’envie qu’un ésotérisme chrétien est une réalité, mais également, et surtout, que la dite réalité peut (et avant tout doit) être vécue sans dichotomie aucune avec la foi. Nous pourrions aller jusqu’à dire que cette réalité, si particulière, n’a pas même à dire son nom, ou a être nommée. Esotérisme ou gnose ce qui compte c’est non l’analyse, si pertinente soit elle (en tout état de cause elle n’appréhendera pas autre chose que les faits extérieurs, qui, s’ils peuvent être comme des symboles de l’intériorité, demandent pour être interprétés correctement une herméneutique qui échappe à la simple analyse rationnelle), c’est la vie. Cette vie qui n’est autre qu’un état de l’être, état qui est actuellement le nôtre et qui est inévitablement le point de départ de toute entreprise libératrice. En ce sens il peut s’agir aussi bien de la vie d’un individu que de celle d’une organisation traditionnelle. Ainsi que le rappelait Louis Charbonneau-Lassay lui-même : " La vie est la suprême expression, la plus merveilleuse manifestation de l’œuvre divin sur la terre ; elle est le premier des dons que Dieu nous a faits et celui qui nous permets de bénéficier des autres ". Ce qui demeure ici le plus surprenant c’est précisément que la vie de la Fraternité du Paraclet s’éteignit peu de temps après avoir reçues certaines personnes aspirant à une vie spirituelle authentiquement traditionnelle mais dont les vues dépassaient largement le cadre chrétien. Et ceci nous rappelle ce que David Gattegno statuait dans les pages de l’ouvrage Que vous a apporté René Guénon ?, à savoir que si " le moine du mont Athos, entres autres, ne lisait vraisemblablement pas Guénon, tout comme l’imagier du Moyen Âge, cela tenait évidemment au fait que ni l’un ni l’autre n’était de l’époque pour laquelle son œuvre est écrite ". Il en fut sans doute de même pour la Fraternité du Paraclet qui depuis le XVème siècle avait perpétué son initiation et conservé son caractère traditionnel authentiquement chrétien, elle n’avait sans doute pas besoin de la pensée de Guénon qui de toute façon ne s’adressait pas à elle. Cela peut sembler consternant mais il faut admettre que le traditionalisme est bien une position moderne et que l’injecter dans une organisation traditionnelle, fusse avec les meilleurs intentions du monde, ne peut que conduire à une certaine catastrophe.

Louis Charbonneau-Lassay, que Stefano Salzani et Pier-Luigi Zocatelli nous montre très attaché à la stricte orthodoxie catholique, avait du le pressentir, lui qui vécut avec le Moyen Âge chevillé au cœur. On se satisfera, en évitant de porter notre attention sur les petites malversations et les disputes qui eurent court autour de la Fraternité, de retrouver dans ces deux ouvrages la personnalité si attachante et intelligente de Charbonneau-Lassay, véritable amoureux du langage symbolique. Et si, comme les auteurs le souligne dans Hermétisme et emblématique du Christ, la véritable gnose chrétienne s’identifie à une connaissance que l’on ne peut proprement dire, sans renoncer aux concepts clairs du langage  et que, pour cette gnose les dits concepts doivent être remplacés par " une sensibilité attentive aux symboles et à leur langage ainsi que par l’expérience mystique… ", alors il faut affirmer, sans se réfugier derrière la crainte des mots, que L. Charbonneau-Lassay fut un admirable gnostique tout en demeurant sa vie durant un véritable et fidèle chrétien.

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