« Aimer son prochain | Page d'accueil | quand je suis ? »

06.05.2008

Musique, modernité ...

 

Musique, modernité et traditionalisme : confusion et sacralité;

A propos de John Tavener, l'enchanteur de Jean Biès (1).

 

Nous avons souvent, et beaucoup, aimé de nombreuse pages de Jean Biès, nous avons aussi, et nous continuons, beaucoup aimé de nombreuse oeuvres de Sir Tavener, nous aurions donc pu être tout à fait laudatifs et enthousiaste dans le compte-rendu de cet ouvrage qui réunit deux personnalités que nous respectons et admirons, à dire le moins. Soulignons par avance que, malgré ce qui ici nous sépare nous avons pris plaisir à lire ce livre, et même que, certaines pages nous aurons procurer un vif plaisir, lignes admirables à propos de pièces admirables.

Néanmoins, nous souhaitons profiter de la parution de ce livre pour éclairer quelques éléments, selon nous, assez singuliers et un peu gênants, en soulignant par avance que ceci n'engage que nous, bien évidemment.

Tout d'abord, dès les premières pages, l'Auteur; chrétien orthodoxe, comme l'est aussi le compositeur sujet du livre, alors qu'il pourrait proposer des musiques actuelles une vision inspirée par les vues de l'Eglise Orthodoxe sur le sujet, préfère s'en remettre à la position systématique d'un certain traditionalisme (ou pérennialisme) et récuser à ces musiques tout « droit » à l'Esprit ou, à tout le moins, à toute forme d'esprit de tradition. Or, et c'est précisément là que le bas blesse, car, à strictement parler, aussi inspirée par des formes traditionnelles soit-elle, la musique de Sir Tavener n'en demeure pas moins une musique « moderne », elle n'est, qu'elle qu'en soit la « forme » ni liturgique ni sacrée, au seins plénier de ces termes.

Loin de nous, néanmoins, de rejoindre les critiques qui vouent aux gémonies l'oeuvre générale de John Tavener, et vont jusqu'à le juger apostat, à cause de l'influence sensible de la pensée de Frithjof Schuon qu'il revendique et laisse apparaître clairement dans ces compositions les plus récentes. Nous ne partageons pas cet enthousiasme, et, à notre goût, la tension mystique qui se dégageait d'oeuvres majeures, et essentiellement chrétiennes, tel que « Praises and Lamentations » ou même « Total Eclipse », est loin d'être atteinte dans les compositions « mixtes » et « pérennialistes » de ces dernières années. En cause, à notre humble avis, précisément ce fait que la « tradition unanime » à laquelle se réfère ces musiques n'a pas d'existence incarnée, pas de « corporéité » virtuellement porteuse de l'Esprit !

Précisons un peu ! Tout d'abord nous rappellerons cette important paragraphe tiré des « Fondements de la doctrine sociale de l'Eglise », émanant du Saint Synode de l'Eglise Russe :

"L'iconographe, le poète, le philosophe, le musicien, l'architecte, l'acteur et l'écrivain orthodoxes se tournent vers les moyens artistiques pour exprimer l'expérience de la régénération spirituelle qu'ils ont connue et qu'ils souhaitent partager avec tous... L'Eglise aide la culture à dépasser l'activité purement terrestre : en proposant un chemin de purification des coeurs et d'union au Créateur, elle ouvre la culture à la collaboration avec Dieu. La culture profane est apte à porter la Bonne Nouvelle... Tous les styles artistiques conviennent à l'annonce de l'Evangile, si l'intention de l'artiste est sincèrement pieuse et s'il est lui-même fidèle au Seigneur"

voilà qui est clair ! Ce ne sont pas les écrivains traditionalistes, aussi brillant soient-ils qui déterminent au nom de principes abstraits extrapolés à partir d'un comparatisme parfois singulièrement figé ce qui relève ou nom de l'Esprit mais bel et bien l'Esprit Lui-même en collaboration avec la collégialité de l'Eglise (Sa « catholicité », sobornost) ! Il apparaît de plus en plus clairement que le « modernisme » soit un faux problème, voire une « idole ».

Une composition telle que « Total Eclipse », avec l'utilisation en dissonance, du saxophone, est une pièce « moderne », il ne peut en être autrement, elle nous est contemporaine et use dans sa sève même, des structures, non seulement, musicales, mais mentales qui ne pourraient en aucun cas être venues d'une autre « époque ». Par contre elle utilise aussi l'héritage de la tradition musicale byzantine d'Orient, elle fait pénétrer au coeur d'une « modernité », certes chrétienne, mais non « orientale », le feu sacré que l'Occident « moderne » aurait voulu étouffer sous la cendre des désillusions philosophiques et théologiques, le feu sacré d'une théologie mystique ! Ainsi nos oreilles se retrouvent-elles au prise avec ce paradoxe mystagogique, une musique moderne mais qui répand auditivement une authentique mystique chrétienne, celle des premiers siècles, celle de la « physique » spirituelle de saint Grégoire de Nysse. Et, d'autant plus « authentiquement » chrétienne que, précisément elle est moderne et ne cherche jamais à « singer » la, tout aussi, authentique musique liturgique de l'Eglise. Ici également, pas plus que l'opposition traditionnelle/moderne, l'opposition sacré/profane ne devrait tenir. Pour le christianisme elle ne peut tenir, il y a la musique liturgique, « circonscrite » (si l'on peut dire) dans l'église, dans le culte; mais très largement inspirée par les multiples musiques des peuples, de la gentilité qui s'est greffée sur le Corps de l'Eglise. , Mais, musique qui se répand aussi à l'extérieur car les portes de l'église ne sont jamais entièrement closes et qu'après la Liturgie les fidèles sont appelés à féconder le monde extérieur. Comme l'Esprit qu'elle porte la musique « circule ». Alors, pourquoi donc le black-metal, l'electro-pop, les musiques industrielles, le « gothic » se verraient-ils désavouer en tant que messager utiles et capables (capax Dei) quand une pièce aussi véritablement « moderne » de John Tavener se verrait attribuer les louanges d'un jury expert en « tradition » ... mais de laquelle ? La « Tradition Primordiale » ne pouvant s'exprimer dans un langage propre ...

Or, pour ce qui est du christianisme il nous dit de lui-même ce qui peut ou non et comment l'exprimer « traditionnellement » ! Nous l'évoquions plus haut, pour la tradition chrétienne le modernisme ne peut être qu'un faux problème ou une « idole », une « idole » inversée, mais une idole tout de même. Le problème c'est la chute et l'opacité de l'homme, opacité à la lumière « sans déclin », la lumière pascale, opacité aux « énergies divines ». L'ère « moderne » est une époque, un phénomène temporel comme la tradition chrétienne en a traversée tant et tant, le machinisme, le consumérisme, la gestion totalitaire du « vivant », le nihilisme ... voilà ce qui s'opposent à la Clarté bienfaisante de la mystique chrétienne, que les temps soient « modernes » ou non. C'est le monde « chuté » qui est le problème, autant dire l'homme ... il est aussi la solution.

Certes la musique est un merveilleux moyen de pacifier l'homme, de l'amener vers une « réflexion » intérieure; certes l'aspect souvent brutal des musiques modernes peut sembler contradictoire avec ce « but », mais nous devons précisément tenir compte de « l'époque » et du contexte. Cette musique ne peut se concevoir qu'à l'extérieur de l'église, évidemment ! La vraie violence, à notre sens, c'est de faire entrer une batterie ou un synthétiseur (voire même un orgue !!) dans une célébration liturgique ! Le monde « extérieur », le monde « chuté » (qui n'est ni la Création originelle, ni le monde rédimé !!) est violent, et quant au royaume « à venir » : « les violents s'en emparent » !

Considérons aussi le paradoxe, qui n'est pas moins étourdissant que celui que nous exposons, de la violence, du langage, cette fois, dans les Psaumes, dont nous savons pourtant les vertus pacificatrices ... (Je vous assure devant Dieu et son Christ qu'un seul psaume suffit à nous sauver si nous le comprenons et l'observons.  Abba Pachôme.)

 

Les commentaires sont fermés.