mercredi, 02 juillet 2008
Musique, modernité et traditionalisme
Musique, modernité et traditionalisme : confusion et sacralité; A propos de John Tavener, l'enchanteur de Jean Biès.
Nous avons souvent, et beaucoup, aimé de nombreuse pages de Jean Biès, nous avons aussi, et nous continuons, beaucoup aimé de nombreuse oeuvres de Sir Tavener, nous aurions donc pu être tout à fait laudatifs et enthousiastes dans le compte-rendu de cet ouvrage qui réunit deux personnalités que nous respectons et admirons, à dire le moins. Soulignons par avance que, malgré ce qui ici nous sépare nous avons pris plaisir à lire ce livre, et même que, certaines pages nous aurons procurer un vif plaisir, lignes admirables à propos de pièces admirables.
Néanmoins, nous souhaitons profiter de la parution de ce livre pour éclairer quelques éléments, selon nous, assez singuliers et un peu gênants, en soulignant par avance que ceci n'engage que nous, bien évidemment. Par ailleurs, notons immédiatement, que le problème que nous soulevons dans les lignes qui suivent déborde très largement le cadre de cet ouvrage et les considérations de Jean Biès, en outre, ajoutons également, que ce que nous visons ce ne sont nullement les, ou des, personnes mais des doctrines, du moins des « idées générales » et rien d'autre. Précisons aussi, à toutes fins utiles, que nos remarques concernent la tradition chrétienne, en particulier ce qu'il en reste en Occident, aire de diffusion « naturelle » de la musique de Sir Tavener.
Tout d'abord, dès les premières pages, l'Auteur; chrétien orthodoxe, comme l'est aussi le compositeur sujet du livre, alors qu'il aurait pu proposer des musiques actuelles une vision inspirée par les vues de l'Eglise Orthodoxe sur le sujet, préfère s'en remettre à la position systématique d'un certain traditionalisme (ou pérennialisme) et récuser à ces musiques tout « droit » à l'Esprit ou, à tout le moins, à toute forme d'esprit de tradition.
« Au-delà du sérialisme, de l'aléatoire, de l'atonalité, l'on a vu fleurir la musique postindustrielle, habile à recueillir dans sa pelle les bruits sales, à pratiquer les techniques de l'hybridation sonore, à faire se déchaîner des saturnales de décibels. Sans oublier le bruitisme, consacré par les sirènes et les marteaux-piqueurs de Varèse dans Amériques, suivi, par un Penderecki dans ses Thrènes à la mémoire des victimes d'Hiroshima, encombrés de sifflets machines à écrire, sonneries électriques. De telles aberrations n'offrent ni sens ni réponse. » Jean Biès, op.cit., p. 12.
Or, et c'est précisément là que le bas blesse, à strictement parler, aussi inspirée par des formes traditionnelles soit-elle, la musique de Sir Tavener n'en demeure pas moins une musique « moderne », elle n'est, qu'elle qu'en soit la « forme » ni liturgique ni sacrée, au sens plénier de ces termes, bien qu'elle demeure, néanmoins, toujours très loin des usages décrit par l'Auteur. Aussi concédons pour l'heure que bien que « moderne » la musique de John Tavener n'est pas « moderniste » !
Loin de nous, évidemment, l'idée de rejoindre les critiques qui vouent aux gémonies l'oeuvre générale de John Tavener, et vont jusqu'à le juger apostat, à cause de l'influence sensible de la pensée de Frithjof Schuon qu'il revendique et laisse apparaître clairement dans ses compositions les plus récentes. Nous ne partageons pas cet enthousiasme, et, à notre goût, la tension mystique, voire proprement métaphysique, qui se dégageait d'oeuvres majeures, et essentiellement chrétiennes, tel que « Praises and Lamentations » ou même « Total Eclipse », est loin d'être atteinte dans les compositions « mixtes » et « pérennialistes » de ces dernières années. En cause, à notre humble avis, précisément ce fait que la « tradition unanime » à laquelle se réfère ces musiques n'a pas d'existence incarnée, pas de « corporéité » virtuellement porteuse de l'Esprit, car, si la musique à pour but de nous faire entendre le silence, le « Silence de l'Esprit au coeur du Verbe » (Olivier Clément), elle ne peut y prétendre qu'en étant « chair », chair transfigurée et transfigurante puisqu'elle se transmet dans les normes de ce monde-ci !
Précisons un peu ! Tout d'abord nous rappellerons cet important paragraphe tiré des « Fondements de la doctrine sociale de l'Eglise », émanant du Saint Synode de l'Eglise Russe :
"L'iconographe, le poète, le philosophe, le musicien, l'architecte, l'acteur et l'écrivain orthodoxes se tournent vers les moyens artistiques pour exprimer l'expérience de la régénération spirituelle qu'ils ont connue et qu'ils souhaitent partager avec tous... L'Eglise aide la culture à dépasser l'activité purement terrestre : en proposant un chemin de purification des coeurs et d'union au Créateur, elle ouvre la culture à la collaboration avec Dieu. La culture profane est apte à porter la Bonne Nouvelle... Tous les styles artistiques conviennent à l'annonce de l'Evangile, si l'intention de l'artiste est sincèrement pieuse et s'il est lui-même fidèle au Seigneur."
voilà qui est clair ! Ce ne sont donc pas les écrivains traditionalistes, aussi brillants soient-ils qui déterminent, au nom de principes abstraits, extrapolés à partir d'un comparatisme parfois singulièrement figé ce qui relève ou non de l'Esprit mais, bel et bien, l'Esprit Lui-même en collaboration avec la collégialité de l'Eglise (Sa « catholicité », sobornost) ! Il apparaît de plus en plus clairement que le « modernisme » soit, pour un chrétien conséquent (fut-il plutôt « traditionaliste ») un faux problème, voire une « idole ».
Une composition telle que « Total Eclipse », avec l'utilisation en dissonance, du saxophone, est une pièce « moderne », il ne peut en être autrement, elle nous est contemporaine et use dans sa sève même, de structures, non seulement musicales, mais aussi mentales qui ne pourraient en aucun cas être venues d'une autre « époque ». D'ailleurs, lors de la création de cette oeuvre, nombre de « perénnialistes » considéraient que cette musique, à cause de ses « dissonances », ne pouvait avoir un « caractère traditionnel » ou métaphysique ! Et ce, non parce que les musiques traditionnelles n'usent pas de dissonances (ce qui est faux) mais parce qu'un « maître contemporain » avait décrété d'autres normes !
Par contre, dans cette même oeuvre, est utilisé également, et à bon escient, l'héritage de la tradition musicale byzantine d'Orient, elle fait ainsi pénétrer, voire « exploser » au coeur d'une « modernité », certes chrétienne, mais non « orientale », le feu sacré que l'Occident « moderne » aurait voulu étouffer sous la cendre des désillusions philosophiques et théologiques, le feu sacré d'une théologie mystique ! Ainsi nos oreilles se retrouvent-elles au prise avec ce paradoxe mystagogique : une musique moderne mais qui répand auditivement une authentique mystique chrétienne, celle des premiers siècles, celle de la « physique » spirituelle de saint Grégoire de Nysse. Et, d'autant plus « authentiquement » chrétienne que, précisément elle est moderne et ne cherche jamais à « singer » la, tout aussi, authentique musique liturgique de l'Eglise. Ici également, pas plus que l'opposition idolâtre traditionnelle/moderne, l'opposition sacré/profane ne devrait tenir. Pour le christianisme elle ne peut tenir, il y a la musique liturgique, « circonscrite » (si l'on peut dire) dans l'église, dans le culte; mais très largement inspirée par les multiples musiques des peuples; de cette gentilité qui s'est infondue dans le Corps de l'Eglise. Mais, musique qui se répand aussi à l'extérieur car les portes de l'église ne sont jamais entièrement closes et qu'après la Liturgie les fidèles sont appelés à féconder le monde « extérieur ». Comme l'Esprit, qu'elle porte, la musique « circule ». Alors, pourquoi donc le black-metal, l'electro-pop, les musiques industrielles, le « gothic » se verraient-ils désavouer en tant que messagers utiles et capables (capax Dei) quand une pièce aussi véritablement « moderne » de John Tavener se verrait attribuer les louanges d'un jury expert en « tradition » ... mais de laquelle ? La « Tradition Primordiale » ne pouvant s'exprimer dans un langage propre ... vouloir lui en inventer un voilà qui serait proprement moderniste et, pour le coup, farouchement « anti-traditionnel » !
Or, pour ce qui est du christianisme il nous dit de lui-même ce qui peut ou non, et comment, l'exprimer « traditionnellement » ! Nous l'évoquions plus haut, pour la tradition chrétienne le modernisme ne peut être qu'un faux problème ou une « idole », une « idole » inversée, mais une idole tout de même. Le problème c'est la chute et l'opacité de l'homme, opacité à la lumière « sans déclin », la lumière pascale, opacité aux « énergies divines », « l'objectivation » du monde pour reprendre la terminologie berdiaévienne. L'ère « moderne » est une époque, un phénomène temporel comme la tradition chrétienne en a traversée tant et tant, et c'est, précisément cette incarnation dans l'histoire, cette inhumanation, qui la fonde; le machinisme, le consumérisme, la gestion totalitaire du « vivant », le nihilisme ... voilà ce qui s'oppose à la Clarté bienfaisante de la mystique chrétienne, que les temps soient « modernes » ou non. Ainsi des musiques dites « industrielles » ou bruitistes chrétiennes pourraient-elles s'inspirer de ce souvenir de Mère Marie (Skobtsov) qui évoquait les immigrés russes, ouvriers d'usines, récitant, au vacarme rythmé des machines, la prière de Jésus...
C'est le monde « chuté » qui est le problème, autant dire l'homme ... il est aussi la solution.
Certes la musique est un merveilleux moyen de pacifier l'homme, de l'amener vers une « réflexion » intérieure; certes l'aspect souvent brutal des musiques modernes peut sembler contradictoire avec ce « but », mais nous devons précisément tenir compte de « l'époque » et du contexte. Sinon nous sombrons dans le flou du nihilisme soft du new-age et des secondes religiosités, car s'il ne peut s'agir d'avoir un impact politique et social sur le monde (utopie de la théologie de la libération) il ne peut s'agir non plus de se « désincarner » de se « désincarcérer » puisque précisément il est nécessaire de TOUT transfigurer ! La violence de nos temps est celle de l'homme contre lui-même, contre Dieu. De jeunes chrétiens au Liban, en Palestine baigné conjointement dans les hymnes liturgiques et la musique rap peuvent parfaitement mettre leur foi dans cette musique contemporaine et l'ouvrir à Dieu, l'offrir à Christ car le monde doit être littéralement « renversé » !
Cette musique ne peut se concevoir qu'à l'extérieur de l'église, évidemment ! La vraie violence, à notre sens, c'est de faire entrer une batterie ou un synthétiseur (voire même un orgue !!) dans une célébration liturgique ! Le monde « extérieur », le monde « chuté » (qui n'est ni la Création originelle, ni le monde rédimé !!) est violent, et quant au royaume « à venir » : « les violents s'en emparent » ! Considérons donc un instant le paradoxe, qui n'est pas moins étourdissant que celui que nous exposons, de la violence, du langage cette fois, dans les Psaumes, dont nous savons pourtant les vertus pacificatrices ... (Je vous assure devant Dieu et son Christ qu'un seul psaume suffit à nous sauver si nous le comprenons et l'observons. Abba Pachôme.)
L'attitude et la pensée « traditionaliste » qui consiste à vouloir retrancher du monde tout ce qui est négativement moderne, à refuser à toute expression artistique le label « traditionnel » si celle-ci n'est pas en conformité avec certains codes, certaines normes, s'avère cruellement stérile et, paradoxalement, essentiellement « moderniste ». Ainsi une certaine forme musicale médiévale populaire serait éminemment porteuse de secrets ésotériques et, les chansons « rock » de quelque artiste contemporain ne pourrait véhiculer, au mieux, que sentimentalité médiocre; au pire, bestialité ou satanisme (autre paradoxe car ces musiques seraient donc capables de porter certaines « influences spirituelles » et pas d'autres !).
Les Carmina Burana seraient nécessairement d'une haute tenue spirituelle, une composition de « metal », quand bien même son auteur serait authentiquement chrétien, relèverait nécessairement de la « contre-tradition » ? Ces oeuvres médiévales sont; loin d'être intemporelles, le fait d'une époque, d'un strict cadre spatio-temporel; certes elles ont su participer de cette nécessaire percée de l'Esprit, dans le monde précisément; il n'en demeure pas moins que certaines (par exemple les Cantigas de Santa Maria, compositions, rappelons-le non-liturgiques, populaires, religieuses qui accompagnaient les festivités des pèlerins) durent, elles aussi, apparaître pour le moins « non-traditionnelles » à certains esprits religieux de leur temps. Dont acte, la musique populaire peut être à caractère religieux, ou non. En Occident, il se trouve, que les musiques « rock », électroniques ... ont une filiation plus direct avec l'art des chansons du haut ou du bas Moyen Age que les actuelles musiques savantes. Sir Tavener à parfaitement raison lorsqu'il affirme : « Une musique qui ne peut être chantée ce n'est pas de la musique. »
Evidemment l'utilisation de la « technique moderne » pose problème aux normes traditionalistes, en particulier celle des machines ou des ordinateurs. En effet, un ordinateur, une machine c'est froid, laid et impersonnel ! Notre époque ne l'est-elle pas, ne sommes-nous pas tout cela nous aussi ? Or, toute « réalisation spirituelle » ne peut être envisagée qu'à partir de ce que nous sommes, hic et nunc (principe souvent rappelé par Guénon lui-même) ! D'expérience nous savons que ces musiques furent, pour beaucoup de leurs sectateurs, un « tremplin » vers une spiritualité authentique et approfondie, même, et souvent, paradoxalement, grâce à des passages à travers une religiosité faisandée ou une métaphysique truandée qui accompagnent sociologiquement ces « mouvements » musicaux. Le tout est de savoir « qui » se tient derrière la machine, qui, en dernière analyse s'avère n'être rien de plus, rien de moins, qu'une « technique ». Or, la technique est étymologiquement un « art » ! Donc, savoir « qui » se tient derrière, qui use de technique ? Un individu ? Ou une « personne », une « hypostase » ce que doit être, en définitive tout baptisé conséquent ! Autant les machines peuvent constituer une anthropologie « négative » autant l'ascèse chrétienne révèle la spécificité d'une intelligence qui n'est pas uniquement cérébrale (intelligence « cardiaque »), que, paradoxalement, le développement des intelligences artificielles pourrait venir confirmer ! Ainsi le duo homme – machine, peut s'avérer, au sein de la créativité chrétienne une figure de l'antinomie, collaboration et combat en formant les deux termes. En outre une certaine approche de la technique machinique peut permettre l'émergence d'une conscience authentiquement apophatique vis-à-vis d'une vision naturaliste et panthéiste du monde !
Dans une note de son ouvrage Jean Biès rapporte une expérience « coquace » : certains cristaux réagiraient de façons notoirement différentes à la diffusion de musique très différentes, d'un côté Mozart, réaction harmonieuse; de l'autre un titre de black metal « sataniste », réaction, « évidemment », moins harmonieuse ...
Sommes-nous donc des cristaux ? Le cristal réagissait-il aux ondes sonores ou aux « influences spirituelles » ? Un autre cristal aurait-il « réagit » différemment ? La science expérimentale est-elle le maître-étalon de la spiritualité ? En sommes-nous encore réduit à un monisme naturaliste ? La démonstration est un peu courte ! Où est, dans cela la place de la « personne » ? Dans un autre ouvrage Sir Tavener déclarait : « L'homme peut faire les bruits les plus affreux avec sa bouche ou un instrument, mais il ne peut rien créer de nouveau, seul le Christ peut faire les choses nouvelles. » En effet ! Mais cela est vrai aussi de la beauté ! En outre c'est bien au milieu de l'humilité, de la pauvreté, de la misère, de la méchanceté, de la dureté, voire de la laideur que c'est véritablement révélé la « vraie lumière » ! La violence, la laideur, la non-musicalité de certaines expressions artistiques peuvent être les révélateurs apophatiques d'une beauté, d'une paix et d'un silence qui ne sont « pas de ce monde », face aux beautés stériles, aux sérénités feintes et hypocrites de « ce monde » !
La musique peut être un instant d'éternité, elle peut être le « corps » paradoxalement immatériel de la contemplation, oui ! Mais elle peut, tout aussi légitimement, être l'exaltation, la joie infinie, l'exubérance ainsi que la colère ! Par sa « laideur », par le bruit elle peut aussi montrer le « mufle » de l'humaine condition, de la création dé-figurée en attente d'être trans-figurée ! Colère, oui, contre le monde soumis au péché aussi bien qu'ineffable tendresse devant la promesse qui affleure parfois dans la nature.
Les outrances sonores sont aussi le langage de la souffrance. Le traditionalisme dans ses expressions les plus sèches oublie trop, avec une certaine « morgue » impersonnaliste, cette souffrance de la perte, souffrance prise en compte, assumée jusqu'à ses ultimes conséquences par le Christ Lui-même. Le spiritualisme se double d'une forme de sur-humanisme qui ne veut pas voir ceci que la nature humaine du Christ est allée jusques au seuil de « l'athéisme » : « Mon Dieu, mon Dieu pourquoi m'as-tu abandonné ? ». Il ne s'agit pas de sentimentalisme mais, précisément, du plus strict réalisme théologique !
Ceci ne signifie nullement qu'il nous viendrait à l'esprit de vouloir « sanctifier » toutes les formes musicales modernes et leurs outrances, d'ailleurs en quel nom le ferions-nous ? Mais, en tant que chrétien, musicien et lecteur admiratif de René Guénon et de certains « traditionalistes » il nous semble juste de remettre certaines réalités en place face à des fantasmes de pureté rigoristes et stérilement passéistes, signes d'une incompréhension latente. L'idée que l'Esprit souffle où Il veut peut, bien évidemment, devenir prétexte à approuver n'importe quelle oeuvre, néanmoins, le christianisme offre plus que l'application sèche, contraignante et rigide de « normes traditionnelles » , si il s'essaie à l'honnêteté la plus simple, il est Voie, Vérité, Vie ! La pensée traditionaliste, malgré d'indéniables qualités, semble avoir décidément une peur terrible de la liberté de l'homme !
L'approche de cette problématique par Nicolas Berdiaev nous semble de loin plus judicieuse et à même de fournir, sinon, une solution, du moins une forme de résolution tout à fait conforme au grand courant de la paradosis chrétienne. Berdiaev notait que le christianisme a brisé la « perfection close des formes antiques » et ainsi suscité dans les recherches de l'art « une exigence inlassable de dépassement, une nostalgie d'infini ». Dans son livre sur Berdiaev, Olivier Clément notait quant à lui :
« La musique semble l'emporter particulièrement à notre époque qui est une apocalypse dans l'histoire. La culture aujourd'hui éclate, elle est peu capable de s'incarner plastiquement dans les arts de l'espace, qui sont arts de synthèses, d'installation, de stabilité. C'est pourquoi la musique semble s'imposer aux autres arts et dissoudre leurs formes [...] Tout devient in-forme, fluide, étrange musique des eaux, eaux diluviales, peut-être baptismales, où meurt l'humanisme moderne et se prépare – quoi ? Une résurrection dans l'histoire même, c'est-à-dire un renouvellement de la culture [...] La création, à notre époque, est souvent une descente aux enfers qui tantôt s'ouvre sur le néant, tantôt, comme l'a génialement montré Dostoïevski, sur le Christ descendu en enfer pour s'interposer à-jamais entre le néant et nous. Ainsi se mêlent en s'affrontent la « divino-humanité » et la « bestialo-humanité ». Pour ceux qui veulent prophétiquement servir l'Esprit, l'art et la vie doivent se rejoindre aujourd'hui dans l'exigence de passer des symboles aux réalités, afin de tout illuminer même l'enfer. La sainteté change la vie, mais d'un seul individu, la création veut changer le monde mais s'y enlise; l'une et l'autre préparent aussi, mais partiellement, dans la dissociation, le Royaume qui sera Royaume de Dieu mais aussi de l'Homme, de l'Anthropos face de Dieu, le Royaume de la terre céleste et du ciel terrestre, le Royaume de la beauté. Tout acte authentiquement créateur a une importance pour l'éternité. Le Royaume ne peut se réaliser dans les conditions de ce monde, sa venue exigera non seulement une préparation mais une effraction. Pourtant cette intervention de la transcendance ne peut-être que divino-humaine, selon la christologie de l'homme adopté dans le Fils : la part de l'homme, alors, c'est de miner l'objectivation, c'est de faire un instant, mais un instant qui laissera un long sillage, monter à la surface de l'histoire incandescente secrète. Le paradoxe est irréductible : aucun des actes créateurs de l'homme ne réussit à incarner durablement le choc du métahistorique, même, voire surtout, la sainteté qui reste souvent isolée , crucifiée ou commercialisée; simultanément par la grâce de la Croix, tout acte créateur est eschatologique et marque la « fin de ce monde » et l'avènement du Royaume. L'acte créateur échoue dans la mesure où il ne réussit pas à mettre fin à « ce monde ». Il réussit parce qu'il prépare la transfiguration du vrai monde. L'instant où il anticipe cette transfiguration est absorbé, par le « point » du temps spirituel, du temps investi par l'immortalité. »
Pour conclure, bien qu'il y aurait encore bien des choses à dire, il nous semble que Jean Biès et John Tavener se sont arrêtés sur des « catégories », de très belles et de très sages catégories mais des « catégories » tout de même, qui ne sont pas loin de se muer en systèmes clos et satisfaits d'eux-mêmes ... A dire vrai le « traditionalisme » ne nous semble plus être le lieu d'ouverture qu'il a pu être, peut-être ne le fut-il en fait que quelque fois et pour quelques uns, mais tout au plus un système philosophique de plus, en plus de tous les autres qui n'en finissent plus de se mordre la queue (à défaut de mordre les autres ...), un système qui ressemble finalement, de près ou de loin, à ceux qui se multipliaient à l'époque des premiers Pères, gnosticisme plus ou moins hébraïsants, ou néo-platonisant, essayant à toutes forces d'inclure les perspectives de Plotin ou de quelques autres ...
Sir Tavener, avec une approche guénonienne du monde moderne alliée à un véritable et fructueux enracinement dans la tradition vivante de l'orthodoxie composait des pièces admirables, admirables de tension mystiques, d'élans « érotique » (au sens de Grégoire de Nysse), d'une modernité « non-moderniste » qui faisait éclater les énergies de l'Esprit au sein d'un espace contemporain qui s'écartelait devant cette terrible beauté, cette folie des âges ... Il a, à notre sens, choisit désormais une voie moins radicale ... il a épousé la sagesse du monde en voulant offrir à la métaphysique de Schuon une expression inexprimable ... Il y a dans ce choix une orientation beaucoup plus « contestable » que dans celui qui, au jour le jour, mène de jeunes créateurs chrétiens à « miner l'objectivation » du monde, à imposer à la sagesse du monde la folie de la Croix !
Ce qui pose souci ce n'est pas le choix de Sir Tavener, respectable, comme tous les choix d'un homme digne de ce nom, ou celui de Jean Biès de ne poser aucune distinction entre les différentes étapes artistiques et philosophiques du compositeur qu'il entend encenser, ce qui pose souci c'est le jugement porté, consciemment ou non, par deux esprits brillants sur l'acte créateur, sur la musique contemporaine dans son ensemble jugée, à l'emporte pièce à l'aune de normes qui n'ont plus court depuis des lustres dans la partie habitée du monde à laquelle sont destinées leurs oeuvres ...
22:12 Ecrit par Thierry dans Spiritualité chrétienne | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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