lundi, 01 septembre 2008
L'homme est un saut hors de la nature, 2
« L'homme s'est fait pareil à ce qui est néant et ses jours passent comme l'ombre. » Psaume 143, 4.
L'homme est responsable ! En tout ! Responsable et irresponsable ! Responsable et coupable ! Sa chute est « permanente autant qu'originelle » ainsi que l'affirmait Victor Nesmélov ! Sa fonction était d'amener le monde, la création, à l'être de Dieu, à la communion, son échec est conséquence de sa faute, les désastres de ces jours-ci conséquences de son échec ... Ses désastres conséquences de sa pensée, de sa vision individualiste avant d'être celles de ses actes !
« L'homme ayant réduit par sa propre servitude la nature à l'état de mécanisme rencontre en face de lui cette mécanisation dont il est la cause et tombe en son pouvoir. Elle lui verse à son tour ce poison qui le changera en cadavre, le forcera à partager le destin de la pierre, de la poussière et de la boue. » Nicolas Berdiaev.
L'écologie actuelle se veut « empiriste »; comme la majeure partie de nos contemporains, les « écolos » (chrétiens ou pas) s'imaginent que la réalité qu'ils vivent prend sa source dans les faits !
Or ce sont les mots, les choix philosophiques qui fixent la réalité dans laquelle nous nous mouvons, ce sont eux, dans l'état actuel des choses, qui dirigent la vie. Toute les théories et doctrines écologistes dérivent en réalité des choix philosophiques et idéologiques qui nous précèdent et qui ont modelés la pensée, les pensées contemporaines, qui ont fait les « faits » à leur « image » !Et, cette « image » ne peut être séparer de tout un arrière-plan individualiste.
« L'individu représente une catégorie qui présuppose séparation et division. La personne représente une catégorie qui présuppose unité avec d'autres personnes. » (Jean Zizioulas)
Selon Vladimir Jankélévitch, Darwin – Nietzsche et Marx formeraient une trilogie anti-métaphysique, source de toute la pensée contemporaine (c'est un résumé commode, il faudrait y ajouter, malgré leurs « apparentes contradictions » Descartes, Kant...) . Nous nous garderons de systématiser de la sorte tout en allant bien au-delà. L'écologisme contemporain se débat en fait dans la spirale d'un double héritage duel, celui des Lumières et celui de la « réaction » romantique. Spirale qui, en définitive, remonte même jusqu'à l'Antiquité grecque (et même au-delà).
Obnubilé par les théories qu'il c'est choisit et construit, le « monde » (au sens patristique) ne veut pas entendre, il ne veut pas comprendre le Verbe. Au lieu de vouloir se faire « théologien », le monde se veut « autologien », il veut connaître sa propre connaissance de lui-même, son « être » nait de l'enchevêtrement de circonstances hasardeuses et dès lors il rejette toute ontologie pour se jeter dans « l'autologie » ... c'est en cela que « ce monde » est littéraire. Darwin, « faux empiriste » de son propre aveu, a fournit la seule « doctrine » qui puisse fournir un modèle de nature à expliquer le monde selon un mode « empiriste », mécaniste, rationaliste, progressiste et positiviste, accomplissant par là-même le dessein d'Auguste Comte de débarasser la « science » de tout recours à la volonté de Dieu.
« Comment pourrions-nous attribuer (à Dieu) l'invention de la biologie féroce qui jette, les uns contre les autres les individus et les espèces, qui livre la santé des bêtes ou la nôtre aux agressions microbiennes, ou la responsabilité des cataclysmes qui ont écrasé la vie dans le passé de la terre ou qui la dévastent sous nos yeux ? » Maurice Zundel.
Le « monde » a choisi et forgé ses mots. C'est pourquoi il est très dur pour un chrétien de parler de « nature » avec un homme de « ce monde ». Il faut redéfinir avant tout la signification réelle des mots ... Ainsi que nous l'affirmions avec le Père Romanidès, pour les saints Pères, la « nature naturelle » est celle de l'homme-Adam, depuis la chute il n'existe plus qu'une « contre-nature ». Par l'expression « ce monde », les Pères, en accord avec l'Apôtre, désignaient l'ensemble des forces, des énergies, des dispositions disposées en l'homme mais détournées par lui de la destination finale qui devait être la sienne. « Ce monde » c'est ainsi l'ensemble des passions. Pour saint Athanase, à l'origine il n'y avait pas de « mal », ainsi le « mal » (kakia = les passions) est un abus par l'homme des forces et énergies que Dieu avait donné à l'homme en vue de sa divinisation.
Pour les Pères les passions sont alors « une action contre-nature des forces naturelles dans l'homme ». Les vertus ne sont donc pas à acquérir mais à guérir, les sortir de leurs déviations « mal-heureuses ». Avec un certain maximalisme provocateur le Père Romanidès n'hésite pas à écrire que le christianisme fut conçu par les Pères grecs comme une « cure contre la religion », il est en effet significatif que les premiers théologiens chrétiens se considéraient comme les véritables « réalistes ». L'apport majeur de saint Athanase à la théologie chrétienne fut de poser la véritable différence entre l'être du Fils et l'être du monde dans leur relation à Dieu, cette distinction fit voler en éclat le monisme ontologique fermé des grecs qui liait le monde et Dieu par une syggeneia ontologique. Ce faisant Athanase n'abandonnait pas la pensée ontologique, comme le fit le courant cosmologique de Justin ou Origène, mais l'élevait, au contraire vers ce caractère dernier que requiert sa nature.
« ...l'homme étant conditionné par son état de créature, par les « données » de son existence, ne peut exercer pleinement sa liberté ontologique alors que Dieu, étant « incréé », ne souffre pas de cette limitation. Or, si la cause de la liberté ontologique de Dieu est simplement inhérente à Sa « nature » (du fait qu'Il est par nature incréé tandis que nous sommes créés), alors il n'existe pour l'homme aucun espoir, aucune possibilité de devenir une personne dans le sens où Dieu l'est : une personne véritable. » (Jean Zizioulas)
« L'homme s'est fait pareil à ce qui est néant ... », et cet homme-là dira que ces subtilités théologiques ne le concerne en rien, lui qui « maîtrise » la matière et l'esprit (celui-ci dérivant de celle-là) ! Lui qui peut donc ainsi décider si il veut faire du bien ou du mal à la nature, lui qui peut, à l'instar du Dieu auquel il feint de ne plus croire, décider souverainement ce qu'il peut sauver et comment ! Malgré le chimérique discours sur le respect, voire l'amour, ce sont les écologistes, les « décroissants », les anti-utilitaristes qui chosifient le plus la nature, qui se complaisent le plus dans l'idée du « règne » de l'homme ...
Pourtant, des choix théologiques, décris plus haut, découlent bel et bien nombres de nos soucis actuels ...
D'autres perspectives existent, les intégrer aurait eu des conséquences différentes, divergentes ...
« La cause de la liberté ontologique de Dieu ne réside pas en Sa nature, mais en Son existence personnelle, c'est-à-dire au « mode d'existence » de la nature divine. Et c'est précisément cela qui permet aussi à l'homme, malgré sa nature différente, l'espoir de devenir une personne véritable. »
(Jean Zizioulas)
Dans l'espace immense de la liberté que Dieu, par Son Amour, a consenti à lui offrir, l'homme a choisi de rejeter cette liberté elle-même, il s'est rebellé contre le conseil qu'il a voulu entendre comme un ordre. Mais bien incapable d'affronter la réalité du néant qui le fonde il a jeté sur celui-ci le déguisement tragi-comique d'une doctrine « rationaliste » et « scientifique ». Ce faisant il ajoute du vide au néant et néantise tout ce qui pourrait le « sauver ».
« Mais que faire alors, si la fonction évidente et unique de tout homme intelligent c'est de bavarder, c'est-à-dire de transvaser sciemment du creux dans du vide ? » (F.M Dostoïevski)
L'homme de ce monde : il ne veut pas être « sauvé », il veut « gérer », parlez lui divino-humanité il répondra comptabilité, gestion. Il ne veut pas être sauvé il veut « sauver », il veut « agir », à sa guise, ce faisant au nom de SA liberté il s'emprisonne dans un quant-à-soi limitatif. S'il est coupable, responsable, ce n'est que « matériellement », c'est qu'il a mal géré, mal compté, mal évalué les risques ... l'écologisme ne sort pas de cette logique, ne s'élève jamais au-dessus de cet horizon humanitarien (si il le fait c'est pour s'enfoncer alors dans un naturalisme-panthéiste qui, au lieu de transcender l'individu, le dissout dans l'infra-individuel)!
« ... l'homme en asservissant l'univers au « vide », s'est lui-même asservi à un état « contre-nature » de la matière. » (Olivier Clément)
Cette idéologie devra pourtant bien, un jour ou l'autre, affronter ses contradictions internes, tout ce qu'elle porte de dangereux ... D'une part, elle s'impose, par le biais des médias, des politiques, de lobbies comme une vérité, une et inaltérable, tout comme le darwinisme, sans laisser d'espace possible à ceux qui pourraient nuancer ses propos ou exposer d'autres perspectives, d'autre part, sans remettre en cause les schémas évolutionnistes elle semble s'opposer à un pan de l'idéologie progressiste, la civilisation ne serait pas « bonne » dans son ensemble, certaines « options » lui semblent éminemment « mauvaises ». Dans tout cela, bien sûr, les « sciences » modernes ne sont pas unanimement « condamnées », on ne dénonce que certaines pratiques, certaines orientations de celles-ci. Et pourtant, l'idéologie du progrès et l'évolutionnisme se sont cooptées, elles en sont venues à se confondre incluant plus ou moins largement, au prix parfois de vraies contorsions philosophiques, l'empirisme, le positivisme, le rationalisme comme le romantisme et s'insinuant à droite comme à gauche dans les systèmes politiciens (malgré son individualisme évident et foncier, l'écologisme, ne peut mener ses « batailles » que dans le cadre des systèmes politiciens, ce n'est que l'une de ses multiples contradictions internes).
Faut-il rappeler que le fond des premières ébauches d'idéologie naturaliste dérivent d'un certain romantisme philosophique, rompant en cela avec le christianisme occidental (lui-même ayant déjà rompu avec la vision patristique de la Création et adopté la division suicidaire entre foi et raison ...), et réintroduisant toutes les velléités monistes ou dualistes des anciens dogmes religieux ? Doit-on nécessairement rappeler les troublantes accointances entre l'apparente pudibonderie officielle des nationaux-socialistes et les visées naturalistes-naturistes des promoteurs de tous les « retours à la terre », plus ou moins panthéistes ? Le point commun ? Pourquoi pas, avec en toile de fond un brin de « darwinisme social », l'hygiénisme voire l'eugénisme ? Ah bien sûr il y a les « Droits de l'homme et du citoyen », mais on a beau agiter en tous sens l'étendard de la « dignité de la personne humaine », ces droits-là s'en tiennent à l'individu (au semblable, au semblable séparé, non à l'autre) sans la théologie trinitaire, sans le Christ, la personne reste terra icognita et même persona non grata (ce qui arrange bien les affaires de certains).
« L'homme, pour l'univers, c'est donc l'espoir de recevoir la grâce et de s'unir à Dieu, c'est aussi le risque de l'échec et de la déchéance car, détourné de Dieu, l'homme ne verra des choses que l'apparence et leur imposera un faux « nom ». » (Olivier Clément)
« L'homme, sommet et couronne de la création » ? comment accorder cela avec l'idée d'une évolution hasardeuse, avec la généalogie darwiniste ? Si il siège a cette place, non pas dans le souffle d'amour divin, mais de son « propre chef » alors il est un despote, un tyran ! (comme dans une certaine théologie – car « dominer » sur la terre signifie, non la soumettre à un pouvoir « extérieur » mais la tirer, l'attirer, vers sa « destination finale » : la glorification !)
Voilà où git la béance de l'écologisme : le tyran reconnaît sa « faute » (matérielle) et décide de réparer, mais il le fait avec les mêmes présupposés philosophiques et doctrinaux, les actes changent, le discours de surface aussi, reste le despotisme ! Despotisme diffus, communicationnel et individualiste bien sur mais despotisme tout de même ! Nul législation ne « sauvera » la Planète !
23:02 Ecrit par Thierry dans Littérature, Orthodoxie, Philosophie, Spiritualité chrétienne | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
| Tags : ecologie, écologisme, philosophie, théosophie, théologie, orthodoxie, christ |



































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Commentaires
Merci pour cet ensemble très intelligent. Je retiens pour ma part (facilement) la petite Phrase de Dostoïevski et celle de Olivier Clément. J'en rajouterai une de Ratzinger en citation dans "grande jonction" de Dantec :"Aujourd'hui si la loi universelle de la machine est acceptée, il ne faut pas oublier que les camps pourraient préfigurer la destinée d'un monde qui adopte leur structure. Les machines qui ont été mises au point imposent la même loi. Selon cette logique, l'homme doit être interprété comme un ordinateur et cela n'est possible que s'il est traduit en Nombres. Toutefois, Dieu a un nom et nous appelle par notre nom. Il est la personne et recherche la personne." J'y vois là un lien entre : consommation de masse, nature de l'homme et nature de notre monde.
A bientôt
Ecrit par : Maximilien FRICHE | mardi, 02 septembre 2008
Maximilien, merci !
J'apprécie la citation, j'en prends note, et j'apprécie aussi Dantec ! je crois néanmoins qu'il focalise trop son intelligence, précisément, sur la conjonction "modernité-technicité-machines" ...
Le lien entre "nature (comme monde) -machinisme-nature (essence) de l'homme" me semble beaucoup plus neutre (neutralisant aussi certes) ... dommage d'ailleurs car cela me semble bloquer un peu la radicalité de son propos sur la théologie incendiaire des saints Pères !
Ecrit par : Thierry | mardi, 02 septembre 2008
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