lundi, 16 novembre 2009

Contre Agamben ... tout contre ! (1)

« Puissè-je ne pas me glorifier, sinon dans la croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ ! »

(Epître aux Galates, 6, 14)


« Lutter contre la biopolitique en pratiquant le retrait du corps biologique (pâle et myope copie de l'ascèse monastique), en défendant sa privatisation, ne permet pas de rompre avec le schéma anthropologique qui fonde ce pouvoir.

La biopolitique envisage le monde sur un mode dualiste, marqué par l'opposition entre le corps et l'âme. Elle est, en cela, héritière du théologico-politique des chrétientés occidentales ... »

Henry BEQUE, Biopolitique ou zoopolitique in Revue Nunc, n° 5



Cet héritage, c'est ce que Giorgio Agamben démontre et démonte de façon intelligente et, je dirais ingénieuse, dans son ouvrage Le Règne et la gloire. Mais, en effet, bien que le philosophe aille plus loin que dans ses ouvrages précédents, auxquels se réfère l'excellent article d'Henry Beque,le schéma anthropologique sur lequel il fonde sa recherche n'est pas modifié. En outre, cette nouvelle avancée dans le travail pertinent de G. Agamben confirme que sa lecture des sources auxquelles il s'abreuve est tout entière marquée par le criterium occidental. L'auteur ne s'en cache pas, bien évidemment. Mais, le « souci » vient de ce qu'il affirme UNE seule théologie, UNE seule approche, UNE seule, unique et possible dérivation. Il applique au christianisme tout entier les critères de théologies catholiques et protestantes.

Nous ne nierons pas la thèse de ce livre, à savoir la dérivation du pouvoir « démocratique » moderne depuis les conceptions théologiques, qui se révèlent, au demeurant, être beaucoup plus théologico-politiques, de l'Église dans son rapport à l'autorité et au gouvernement, pas plus que nous ne nierons l'analyse éclairante, dans le cadre de « l'Empire », de la « gloire » et de ses insignes.

Nous soulignerons seulement que, comme toujours, en pareil cas, l'auteur avance naturellement en philosophe et en historien des idées mais que, contrairement à ce qu'il semble penser, son travail est lui aussi tributaire de contres-vérités et de manipulations qui concernent, en outre, très précisément le sujet qu'il évoque ...



Bien sur l'étude de Giorgio Agamben est, pour son auteur, « théologico-politique », toutefois, elle apparaît à sa lecture bien plus philosophico-politique. Il y a déjà là, toute la distance qui sépare l'Orthodoxie chrétienne de la vision théologique propre à l'Occident. C'est, tributaire de cette vision que l'auteur s'engage dans son étude. Je le répète, dans l'ensemble ces conclusions ne peuvent apparaître que justifiées, bien que discutables sur certains détails, évidemment. Mais l'auteur semble ignorer et rejeter l'idée pourtant aisément vérifiable qu'il existe une autre théologie, une autre approche et il lit ainsi les Pères et la pensée théologico-politique de l'Empire Byzantin (sic) à la lumière de la pensée même qu'il déconstruit. Pensée qui, précisément, a souhaité et fabriqué ce présupposé.

En outre, comme si souvent en pareil cas, se pose le problème du regard de l'auteur, de son orientation générale... La « science des religions » est-il vraiment le seul domaine concerné par cette posture qui fait qu'un chercheur doive être nécessairement détaché de son objet d'étude ? Imagine-t-on décemment un chercheur en physique étudier la fission et ses diverses implications et déclarer que : « bien sûr l'atome n'existe pas, c'est un mythe, un dérivatif imaginé par les peuples et leurs chefs; d'ailleurs si l'atome existe il faudrait encore qu'il donne de lui-même des preuves de son existence ! » ?

Dema5516.jpgnderais-je, à tous ceux qui s'approche de sujet tel que la théologie de ne le faire qu'en ayant la foi ? De quel droit ? Et, de plus, combien de ceux qui, justement, abordèrent cette matière avec la foi sont-ils responsables de cet arraisonnement de la théologie par le pouvoir et la technique ? Je ne demanderais donc rien, mais je me souviens, pour ma part, des mises en garde de saint Syméon le Nouveau Théologien réaffirmant toute la tradition patristique ...

Et voici donc, la première pierre d'achoppement ...

En effet, tout au long de ce livre, l'auteur nous présente les théories, les constructions doctrinales qui, selon lui, sont à l'origine de la lente mais ferme dérivation vers le pouvoir des données de la théologie, comme provenant d'un ensemble homogène, intégralement accepté par l'Église, qu'on appelle : les Pères de l'Église ... 666px-10.jpgOr, aucun, de Tertullien, Augustin ou Thomas d'Aquin n'est reconnu comme tel par l'Église indivise. En outre, les très rares citations des Cappadociens , de saint Jean Chrysostome sont, de toute évidence, hors de tout contexte, soigneusement choisies pour illustrer le propos et aller dans le sens de la démonstration. A aucun moment il n'est tenu compte de ce que les saints Pères et toute la tradition de la théologie mystique ont fait de ce legs, de ce qu'ils ont vécus. Dans le texte d'Agamben, il semble que tous ces textes ne soient que des constructions abstraites ayant eu une influence sur le « monde des idées » puis, par décision et stratagème politique, sur le monde tout cours; oeuvres d'écrivains en chambre. L'incroyable corpus des Pères de l'Eglise est bien, en effet, un corps, un corpus; mais un corps nouveau, fruit d'une expérience vécue, transmis « en vue » d'une expérience vécue. Mais, évidemment, l'auteur ignore de quelle vie les « idées » qu'il analyse, vivent au sein de l'Église, plus particulièrement dans la Liturgie, et par quels actions spirituelles elles sont prolongées et, précisément, vivifiéesi.

L'interrogation initiale concernant ce qu'il est advenu du terme et de l'idée oikonomia entre l'époque ancienne et le monde moderne est, certes, excellente et l'ensemble de l'analyse est excellente elle aussi, la démonstration du caractère économique du pouvoir, non seulement aujourd'hui mais depuis l'époque fort éloignée de la philosophie antique et de la patristique naissante est exaltante et a l'immense mérite de mettre en lumière des pans occultés de l'histoire des idées ... Et, précisément, c'est sur le caractère « occulte » qu'achoppe le plan analytique d'Agamben qui ne parvient pas à se défaire de l'idéologie chiastique du modernisme. Il s'agit, obscurément, d'un préjugé. Toutefois, d'un préjugé si répandu, même (et surtout) parmi tous ceux qui voudrait penser au-dessus et au-delà du monde moderne, parmi tous ceux qui osent faire le saut au-dessus de l'abîme « idéologique ». Saut, d'autant plus périlleux, qu'aujourd'hui l'idéologie est imbriquée, infondue dans notre chair « sacro-sainte », dans notre être-corps protégé par la magnifique barrière des droits-de-l'homme ...



OIKONOMIA – KENOSE



L'idée-directrice est entendue depuis l'ouverture de l'ouvrage : l'oikonomia telle que retravaillée par les Pères de l'Église, en particulier dans le dogme trinitaire, est devenue le paradigme du pouvoir en s'infiltrant dans la doctrine du « gouvernement divin du monde » ...

Pour « point de départ », pourrait on dire, à cette idée : l'inversion d'une proposition paulinienne. Ainsi, « l'économie du mystère » devient dans le corpus patristique « le mystère de l'économie ».

L'économie du mystère suggère, très clairement, les raisons pour lesquelles a eu lieu ce mystère, ici il est question, bien évidemment de l'Incarnation du Christ et de l'Histoire sainte. L'origine de l'inversion des termes se logerait dans les polémiques liées à la clarification de la christologie et de la théologie trinitaire. Ce glissement déboucherait ainsi sur une aporie ontologique et constituerait alors le fondement théologique du paradigme du pouvoir en tant que « gouvernement ».

« Ce qui résulte de la relation entre volonté générale et causes occasionnelles, entre Règne et Gouvernement, entre Dieu et Christ est une oikonomia où l'enjeu n'est pas tant de savoir si les hommes sont bons ou méchants que de savoir comment la damnation des plus nombreux se concilie de façon ordonnée avec le salut de quelques uns et comment la méchanceté de certains n'est que l'effet collatéral de la bonté des autres. »

Cette analyse, outre qu'elle oublie, volontairement (ou pas), l'Esprit Saint (le vivificateur, précisément) inséparable du Père et du Fils (« adorons l'Indivisible Trinité car c'est Elle qui nous a sauvé » dit la divine Liturgie selon saint Jean Chrysostome), se fonde uniquement sur la théologie catholique de tradition thomiste.



« parmi les êtres naturels, il arrive toujours, ou dans la plupart des cas, ce qui est mieux; et il ne saurait en être ainsi si les êtres naturels n'étaient pas dirigés vers une bonne fin par la providence. Or, c'est précisément cela gouverner. »

(Thomas d'Aquin, De Gubernatione mundi)



Toute la psychologie thomiste, optimiste et intellectualiste (selon Nicolas Berdiaev) considère l'homme comme un être qui aspire au bonheur, elle tend vers un eudémonisme foncier. Pour Thomas et cette théologie, en contradiction avec les Pères orthodoxes, la Providence agit comme nécessité, comme une (fameuse) « main invisible ». Or saint Jean Damascène le disait « Où il y a nécessité il ne saurait y avoir vertu ». Saint Syméon le Nouveau Théologien réagissait encore en son temps contre ceux qui prétendent que la grâce agirait à notre insu, sans notre concours, de manière absolument extérieure, comme une « nécessité naturelle qui incombe aux choses qui sont déterminées en vue d'un fin » (Thomas d'Aquin, ibid). Pour lui (et pour les Pères avant lui) la grâce est une communion à Dieu, et elle ne peut être agnostos, elle exige la synergie divino-humaine (théantropique).

Agamben regrette quelque part dans le corps de l'ouvrage la position scolastique sur l'au-delà, position dérivant de l'idée de Providence, incluse, de ce fait, dans l'économie et qui manque singulièrement de cet amour qui est le Nom de Dieu. Mais, il ignore par exemple un ouvrage exemplaire sur le sujet, le De la Providence de Dieu, de saint Jean Chrysostome. Pour ce dernier toute l'économie divine est fondée sur le don et le sacrifice gratuit, ses exhortations à l'aumône, base du « sacrement du frère », se fondent elles-mêmes tout entières sur l'imitation de l'économie divine. De même, toute l'économie des saints Pères, telle qu'en elle même, et non revisitée par le catholicisme ou le protestantisme (les seules sources « vivantes » interrogées par Agamben), prend appui sur l'idée de la kénose, ou exinanition, sur cela pas une ligne, or nous verrons plus loin en quoi cette idée est primordiale.



« Tout le mystère de l'économie consiste de l'exinanition et l'abaissement du Fils de Dieu. »

saint Cyrille d'Alexandrie

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« Si on ne comprend pas cette vocation originaire « anarchique » de la christologie il n'est pas possible de comprendre ni le développement historique de la théologie chrétienne, avec sa tendance athéologique latente, ni l'histoire de la philosophie occidentale avec sa césure éthique entre ontologie et praxis. »

Giorgio Agamben, base ici sa démonstration sur un texte de Grégoire de Nazianze et sur le texte du Concile Oecuménique de Nicée selon lequel le Fils « règne absolument, anarchiquement et infiniment avec le Père. » (anarchos kai ateleutètès)

Pour Agamben, qui suit de près Augustin et Thomas d'Aquin; la conception Trinitaire ne se fonde que sur la praxis, l'action, le gouvernement ... or, cette conception, qui mène à l'aberration théologique moderne d'une distinction entre Trinité interne et Trinité externe, ne se conçoit qu'en « mode fillioquiste ».

Ce que Giorgio Agamben veut, à tout crin, faire coïncider avec son intuition est un « lieu commun », que la philosophie européenne est l'héritière de la théologie scolastique et, à travers cette théologie très particulière, celle de la philosophie antique à travers l'oeuvre des Pères de l'Église.



Or, elle n'est l'héritière des Pères qu'en ce sens qu'elle est la trahison spécialement occidentale, elle hérite de la philosophie antique en oblitérant le retournement que ceux-ci, à la lumière de la théologie secrète de Christ (le Seigneur de Gloire), avait opéré.

« Il est évident que la proclamation de la « mort de Dieu » résume le processus historique tant de la théologie naturelle que de l'apophatisme en Occident. Heidegger affirme que, dans la pensée de Nietzsche, la théologie chrétienne s'identifie au platonisme, et en même temps que « le christianisme est pour Nietzsche la manifestation historique, séculière et politique de l'Église, et son exigence de puissance dans le cadre de la formation de l'humanité occidentale. » Le Dieu chrétien s'est identifié autant au monde intelligible de la métaphysique classique, qu'à la forme culturelle d'une utilité sociale. La proclamation de Nietzsche signifie « l'hérésie » fondamentale du christianisme en Occident, la recherche d'une ingérence rationnelle et sociale, le refus du paradoxe, c'est-à-dire du caractère « nouveau » de l'Église. » Christos Yannaras, De l'Absence et de l'inconnaissance de Dieu.

Le processus décrit dans Le Règne et la gloire, est bien intrinsèque à l'Occident, et cette progression est admirablement, et synthétiquement, décrite par Ch. Yannaras :



« Les singularités dogmatiques, historiques et canoniques qui séparent le christianisme occidental du christianisme originel tendent toutes à ce changement fondamental de la conception ecclésiologique, que fut l'exigence d'une autorité temporelle de l'Église, l'Église cédant à la troisième des tentations du Christ, comme l'a noté Dostoïevsky.

La proclamation de la « mort de Dieu » est l'aboutissement historique qui juge en tout l'évolution théologique de l'Occident. En apportant un soutien rationnel aux vérités de la révélation, l'Église d'Occident prépare leur réfutation rationnelle. Le rationalisme, fruit direct de conséquence naturelle du thomisme, est le seuil historique de l'empirisme. Et l'empirisme est la porte ouverte à l'avénement du nihilisme. En même temps, l'antirationalisme, fruit direct et conséquence naturelle de l'apophatisme protestant est le seuil historique de l'axiocratie. Et l'axiocratie est la porte ouverte à l'avènement de l'amoralisme, le « renversement de toutes les valeurs. » (ibid)


Ce qu'Agamben rate totalement, car il est engagé dans l'arraisonnement qu'il ne veut pas même soupçonner, c'est que si le pouvoir contemporain a bel et bien la forme economico-providentielle qui est la sienne, il le doit en effet à cette dérivation très particulière de la théologie « franco-latine »; toutes ses tentatives pour faire remonter cet arraisonnement aux saints Pères sont dépourvues de sens. Pourquoi ? Parce que ses méthodes et ses présupposés sont ceux-là mêmes de l'arraisonnement ...

 

« Ce que chacun doit comprendre c'est que les termes qui appartiennent aux catégories métaphysiques furent et sont utilisés uniquement par les hérétiques comme support de leurs positions. Les Pères furent contraint d'utiliser ces termes et ces catégories contre les hérétiques eux-mêmes, mais sans avoir jamais l'intention d'utiliser ceux-là en tant que parties des définitions de Dieu.» Père Romanidès.

 

En effet, les Pères se sont clairement saisi du terme oikonomia, comme ils l'ont fait pour tant d'autres. Mais il ne s'agit pas, dans ce cas, d'un glissement sémantique ou d'un problème de signature; et la stratégie des saints Pères ne fut jamais de « légitimer » le pouvoir en attirant à lui une vénération divine, « glorieuse » pour reprendre la thèse de l'auteur. S'il s'agissait bel et bien d'une stratégie et d'une co-opération celle-ci visait non la subjugation des masses mais, précisément, la guérison d'une telle subjugation.

[...]

i« sentir Dieu » pour la philosophie c'est un non-sens ou bien une négation de tout logicité, c'est, en fait, une crucifixion qui humilie et exalte l'homme dans une méta-noèse, impensable mais vécue. » Olivier Clément

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