jeudi, 15 décembre 2011

Le feu dans la bouche

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"Le verbe trop fort me foudroya"

B. Miljkovic, Epitaphe

 

 

 

 

Le poète est mort. Tué. Assassiné. Par sa main ? Celle d'un autre ?

Un calendrier liturgique orthodoxe retrouvé dans la poche. Dans cette poche où sa main avait dû fouiller maintes et maintes fois, cette main maintes fois embrassée, cette main qui maintes fois avait pris la plume pour tracer des signes de feu, cesmiljkovic.jpg mêmes signes que sa bouche, aujourd'hui close, avait, plus que tout, aimé prononcer, cette bouche-là, qui laissait s'exhaler le feu du verbe et qui, aussi, avait aimé embrasser tant de mains, tant de bouches... cette bouche-là qui lassait par trop exigeant amour tous ceux-là qui ne savent ce qui se trame et se joue dans le fond sans fond du poète...

Branko Miljkovic, « prince des poètes », pouvait-il s'en aller autrement ?

Couronné en 1960 pour son recueil Le Feu et le rien, le poète s'exile définitivement un an plus tard, éteignant son feu, s'éteignant dans le rien, un calendrier liturgique orthodoxe dans sa poche...

Je ne voudrais surtout pas attirer Miljkovic (je prononce à peine ce nom sans quelque tremblement) vers ce qu'il ne fut pas, il ne fut pas un poète « Orthodoxe ». Toutefois, il y a, et il ne peut être ignorer totalement qu'il y a : « Au commencement fut le Verbe... et le Verbe se fit chair » ! Il y a et nul ne peut l'ignorer le LOGOS...

 

Lui, le savait, à n'en pas douter.

Lui, le goutait, à n'en pas douter.

 

Mais il y a, aussi, tout le reste. Le monde, le désir, la beauté sensible, la joie, la mer et les mots, les maudits mots, tous, il y a tout ces restes innombrables et incassables sous la lumière diffuse, pâle et trainante, la lumière de la lune... et l'envie des mots, le goût, la saveur irassasiable...

 

C'est un déluge intérieur parfois. Un amour supérieur. Le Verbe est là, soleil implacable. Et puis les mots qui, tout autour, révolutionnent, qui sont anges ou mouches... et l'on souhaiterait, parfois, que le soleil s'obscurcisse, juste un peu, avoir un peu d'ombre à soi... mais, toujours, néanmoins, toujours les mots persistent. Quand bien même le quotidien est là, quand bien même l'amour est là, les mots ne laissent de répit, il faut les servir...

 

« Toute la vie les mots nous ont dépossédés » (Rejet du doute)

 

C'est comme un feu dans le coeur, dans la bouche, dans la tête. Les mots obscurs et lumineux, obscurément lumineux, lumineusement ombreux, dansent et chantent. Le poète n'en perçoit que la projection, l'après coup, l'après goût, l'écho seulement de la danse, du chambard joyeux ou livide !

 

« Devant la porte où au-delà l'espace se putréfie

Il est un ducat confus une pousse équivoque

Du mot nébuleux toujours plus profond qui nous attend

Pour en germant à travers l'écorce nous percer la moelle. » (Souvenir du défunt)

 

Les mots, dans les poèmes de Miljkovic, sont comme baignés dans l'éther, arrêtés dans leur cours fuyant, emplis de matière, travaillés, retaillés pour s'insérer dans un espace défini et puis comme liquéfiés ensuite. Leur corporisation débouchant comme sur une fluidification. Ils demeurent mais tout en ne laissant qu'une effluve plus parlante pourtant que leur présence visible. Ils sont de feu mais ne laissent qu'un parfum suave de nuit obscure.

 

« Le tout est là ou le verbe. Sois matinal

Au temps du soleil des étoiles et du tournesol.

La nuit surgira de la mer et se réveillera dans le coeur. A la

Nuit il prédit la comète au rêve la rosée à la plaie le remède. » (Début de l'oubli)

 

Comme est haïssable ce monde bas et brute qui ne sait plus que la poésie est le chant de toute chose. Comme il est vil ce monde qui a tout vendu pour de la « littérature » !

Comme il est ignoble qui ne sait plus même que ce chant là monte des plus profondes profondeurs de ce qu'il fut, qu'il est, ce chant, son présent le plus éternel et son seul possible avenir.

 

Il faut vraiment qu'il soit totalement inepte et inapte, ce monde qui fait de la poésie une vague dentelle moisie pour vieilles filles aigries ou bien vague printemps pour « djeunes » en vague à l'âme militant...

 

 

 

 

 

 

 

 

23:25 Écrit par Thierry dans Livre, Poétique | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | |  Facebook | |  Imprimer | |

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