samedi, 31 décembre 2011
LESL 1 : Virgil Gheorghiu et la 25e Heure
« La 25e heure » est, avec « L'Archipel du Goulag », l'un des majeurs outres-textes du début du XXe siècle..., disons plutôt de la pénétration agonique et mécanique industrielle du XIXe dans le XXe. Ces textes sont de témoignage... de martyr ! Ils reprennent pour l'inverser le schème négatif de la « littérature », ce concept qui semble le seul à même « d'informer » l'homme de ces temps, le néo-homme qui se forme...
« ... nous adoptons le style de vie de nos esclaves techniques. » (V. Gheorghiu, La 25e Heure)
Les années 1920 à 1940 sont à la fois les incarnations et les incarnatives prémonitions des romans « d'anticipations »... De Kafka à Zamiatine néanmoins il manque souvent (aporie consubstantielle) une lumière inextinguible, une issue. Ou, pour le dire autrement, cette issue de lumière (christique) est, forcément, ou espérance ou scandale...
La doctrine-technique nazie en acte était bien une thérapeutique ! (de bout-en-bout le nazisme -comme acmé de l'occident moderne- est une « techno-logie », un discours qui « in-forme » sur « l'art-et-la-manière », pure anti-théo-logie). Il s'agissait de « guérir » l'humanité de la juiverie, du communisme et, ainsi que l'écrivait le pourtant « faussaire » Malaparte, ce n'était, en définitive, au bout du bout, qu'une immense « chasse au Christ » !
La 25e heure, cette heure inexistante qui révèle l'inexistence « moderne » des autres « heures », est le titre d'un roman fictif qui n'advient pas, le titre du roman de Traïan Koruga le littérateur devenu témoin, c'est-à-dire « martyr » et qui voit, dans la lumière crue de l'espérance (qui est la lumière de la Croix, du « scandale ») et dans sa chair, advenir ce qu'il croyait pouvoir « prophétiser » en une « fiction », fusse-t-elle l'ultime (or, il n'y aura pas « d'ultime » roman-fiction, sinon celui de « ce monde » très vrai qui gît « aux mains du démon »)...
Dans le roman éponyme dé-romantisé autant que re-membré exulte l'outre-texte... En sa première partie il s'achève sur un ensemble de gestes d'une suressentielle charité active, en pleine contradiction avec l'exposé romanesque prophétique de Traïan sur le monde technique, sur la technique-monde... Ensuite, vient la vérité de la « prise en charge » de tous par cette technique-monde... L'espace-temps du citoyen, « nés du croisement de l'homme avec les machines » ce met en place et déferle sur toute vie, même et surtout la moins « attentive » aux signes de sa venue. Toute vie sera mise en « note », résumée, rincée jusqu'à sa « plus simple expression », toute vie sera rendu « fictive » et, si « indigne » soit-elle, rendue à sa part inepte, digne, dès lors, d'être fondue dans toute inclusive fiction...
Dans le monde dit « réel » Ioann Moritz est traité comme un pur personnage de roman, de fiction... Sa « personne » est, sans cesse, remise en cause... Il est « l'éternel coupable ». Indubitable ! Son innocence est la meilleure preuve de sa culpabilité !
Cette instabilité du « caractère » est fondatrice du littéraire et c'est, précisément, ce qui empoisonne très concrètement notre très romanesque existence « contemporaine ».
Allemands, américains, russes... les camps sont un seul réseau infini. La gestion de l'homme par le « citoyen » n'a pas d'identité propre, c'est une des révélations du « témoin » de cet outre-texte, de ce texte hors-du-camp (car le texte, même intérieur, devient la seule réalité « hors-camps » envisageable lorsque tous les corps-et-esprits sont inclus en lui, et non le « livre », corps également soumis à la gestion marchandifère...) ! Et nous en sommes, nous, à la phase de confusion entière de l'homme et du « citoyen », se débattre devient exponentiellement la « meilleure » manière de devenir un « citoyen »...
*
Gheorghiu insiste beaucoup , par l'entremise du « Témoin », sur l'importance de la « mise en fiche » des vies et des hommes par la technique-monde, par le monde devenu un camp-géré. Ceci renvoi immanquablement à ce texte (qui est presque un outre-texte) de renversement que fut « La vie des hommes infâmes » de Michel Foucault... texte de rupture avec la littérature qu'il considérait jusques alors comme « informant » fondamental...
Ce « presque-outre-texte » de Foucault s'intéresse aux courtes notes rédigées aux fins de « basses polices » aux alentours du XVIIe siècle, très courtes « biographies » dont le style généralement très « châtié » et « classique » (ampoulé) tranche généralement avec « l'infamie » des sujets dont elles traitent...
Fin du « pouvoir de résistance » de ces textes qui ne se nommait pas encore littérature ! Le « pouvoir » pénètre ici de façon décisive et luciférienne l'allégorique pour le tourner en fictionnel ! Ces notules de polices signent de façon « lumineuse » la pénétration du « sujet-pénal », du « soi-coupable » dans l'écriture... en pouvant devenir « vies infâmes et infamantes » les vies infimes deviennent « sujet » d'histoire-fiction. La littérature se saisit véritablement des « hommes vivants » lorsque par les « écritures », le pouvoir « central » se saisit de l'entièreté des hommes « réels »... lorsque par « les écritures » il assouvit son entier pouvoir : « écrire » les hommes, les « ré-duire » !!
Le « pouvoir » capte les « vies nues », celles qui n'avaient pas vocation à laisser de « traces », il les soumet, les canalise, les réduit... La littérature les rattrape dans l'effacement, les exalte, les frictionne de fiction afin d'en faire de « fausses allégories » faussement normatives... tenailles inflexives et inflexibles !! L'actuelle littérature n'en démord pas, et, par exemple, un Houellebecq ou un Auffret ne font qu'infiniment confirmer cela...
C'est le « pouvoir d'étonnement » des textes courts que le pouvoir, nouveau Prométhée, dérobe ! Foucault souligne bien l'étrange fascination que peuvent exercer ces notes judiciaires, « haïkus » modernes, presque sans précédent... Le pouvoir policier en dérobant l'énergie verbifique de la poésie s'accaparent le pouvoir de « personnaliser », il l'inverse à son profit (peu de temps après, apparaîtra la grande vogue du « citoyen »...) et ses scories formeront la littérature naissante (autre cage subalterne, ou « lanterne magique » apte à canaliser les « fausses » routes « subversives »).
*
Ioann Moritz et Traïan Koruga forme un couple « délétère »... Le paysan qui ne lit pas, et le littérateur « délivré » de la littérature par son exercice rigoureux de l'écriture... L'articulation de ce « couple » n'est autre, en vérité, que le père de Traïan... le prêtre Alexandru Koruga ! La déchirure christique unifiante est présente... (celle qui manque à Kafka, par exemple – et qu'il semble, à bout de souffle toujours rechercher...). Lors d'un passage (pas assez souligné et commenté, à mon sens) le saint homme, refuse de bénir l'action des paysans roumains qui prennent le maquis et entendent défendre « la croix et la patrie ». Il bénit, néanmoins, les hommes en tant qu'hommes, en tant que « résistants » mais réaffirme que celui qui entend agir au nom du Christ se doit d'agir « comme le Christ » !! Tout « camps » agit « au nom de... » et c'est à une littérature idéologique qu'on se raccroche alors, jamais au Vivant..., on peut tout sacraliser « au nom de... », sous une bannière littéraire tout et son intime contraire peut devenir « sacré » et rien ne sort de « l'état de meurtre » mais le Nom Saint qui sanctifie (prenez soin, lectureurs, de la différence...) rien, sinon la personne ne peut le réclamer ou le proclamer... Il est la déchirure ! Déchirure du voile de la page littéraire...
La 25e heure... Scandale et dé-voilation !! « Debout, soyons attentifs, en silence ! »
00:03 Écrit par Thierry dans Christianisme, Film, Les écrivains sans littérature, Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : vingt-cinquième heure, gheorghiu, orthodoxie, technique, technologie, théologie, mal, satan, camps, malaparte, christ, prêtre, michel foucault, vies des hommes infâmes, vie nue, doctrine, écritures, pouvoir, biopolitique, goulag |
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vendredi, 23 décembre 2011
Les écrivains sans littérature 0 : Autour de la Vingt-cinquième heure (Virgil Gheorghiu) et d'une nouvelle « catégorie » : les écrivains sans littérature
« Ce n'est pas de la littérature. Chaque nuit j'attends qu'il m'arrive quelque chose. » (Virgil Gheorghiu, La 25e Heure)
*
Pas de la littérature... Précisément !
Refaire l'histoire occidentale, ce n'est pas évident. Depuis « quel lieu » parlez-vous demande les malins et les sceptiques...
Refaire, en inversion d'inversion, l'histoire lourde de l'occident... qui, désormais vous « prendra au sérieux » ? Surtout depuis que cette histoire-là a vaincue, depuis qu'elle a aggloméré à son corps-inexistant les trop fameux « pays de l'est » (euphémisme qui ne veut pas dire « orient » pour ne pas dire, précisément, « occident »!). Comment la re-faire, le re-dire quand elle ne cesse d'être l'histoire de ce qui ne veut pas être nommé, pas être dit ? L'histoire qui se ré-écrit sans cesse tout en camouflant, par ce geste, son écriture et réécriture même ?
Le « roman » dirait ce qui ne peut être dit de ce qui se fait politiquement, humainement, dans un lieu et universellement... Soit un mensonge, soit une pure aporie contagieuse...
Contre cela il existe ce qui jusques alors ne se nomme pas : « l'outre texte » ! L'enqueste du texte infini... Le texte qui ne se limite pas au livre qui le contient... qui « déborde » ! Ce que d'aucuns osent appeler encore : « l'Ecriture » ! Oui, oui... n'ayons pas « trop » peur des mots... Parmi le flou de la littérature qui ne trouve jamais de définition pour mieux englober « tout » et trahir « tout » il nous « reste » (pauvre petit reste – pour un repas, avant, nous disions « reliefs »... c'est bien de cela qu'il s'agit... ) l'écriture ! Oui, certains « livres » sentent encore l'Ecriture ! Il est des « outres-textes » qui appellent « l'outre-entendement » parce qu'ils débordent très largement ce qui les contraints !!!
La « littérature » est une abstraction qui « con-fond » tout... Vaste brassage qui ne laisse rien « hors d'atteinte ». La « littérature » est un phénomène de « masse »... ! Des brèches, des échappatoires ont été tenté, fomentés contre le mur de nivellement et de fonte dans le totalisant « tout se vaut »... Parfois comblant une brèche du mur par leur trop tempétueuse impréparation, parfois taillant une occlusive tranchée !!
A son époque, Akhmatova disait qu'à Paris la peinture avait écrasé la poésie... Depuis longtemps, la « littérature » n'a eu de cesse que d'écraser la poésie, la fausse-langue libre qui comble contre la libre-langue qui fait des brèches...
Mais quand la réalité du littérature ne sait que péricliter, la Vérité du Verbe ne sait pas mourir, elle ne sait que Ressusciter !!
23:43 Écrit par Thierry dans Christianisme, Les écrivains sans littérature, Littérature, Philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : contrelittérature, alittéraire, el-litéraire, écrivains, écritures, auteurs, autueurs, gheorghiu, robin, hyvernaud, dietrich |
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En état de poésie 6 : Lubomir Levtchev
« Dieu ne ferme jamais à clé », La Différence, 2006
Il n'y a qu'en Dieu et en état de poésie que puissance et colère soient aussi (et surtout) douceur et miséricorde.
« Je me sens comme une fenêtre ouverte
sur deux horizons ;
après l'oiseau
j'attends la pierre.
Alors je deviendrais un système complétement ouvert
sous le son du bris
de l'Etre
du non-être
du non... seulement
et d'autres éclats en verre » (Les états en verre)
Parce que Dieu ne ferme jamais à clé, qu'il n'y a « nul part » en Lui de système clos, de fermeture. L'état de poésie connaît ceci. Les vers de Levtchev connaissent ceci. Parler depuis un lieu totalement ouvert, un lieu non-occupé mais habité. L'état de poésie a à voir avec le quotidien, avec
une vision totalement ouverte depuis un lieu légèrement décalé, un éclairage diffus et différent. Une vision ouverte jusqu'à l'absurde qui est la dernière marche avant la transfiguration. Et la lumière invisible pro-vient de l'intérieur... L'ambivalence et l'ironie valent une sorte de théologie apophatique contre un Dieu absent-présent trop imposé par l'extérieur...
« Et toi aussi, coeur en vacation
va donc chercher
un Dieu ouvert 24 heure sur 24
afin qu'il échange tes espaces de vide
contre une nouvelle bouteille... » (Les Bouteilles)
La lumière et la révélation intérieure peuvent se passer de nom même et surtout si elles s'épanchent par les mots.
23:38 Écrit par Thierry dans En état de poésie, Poétique | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : levtchev, poésie, bulgarie, apophatisme, dieu, vie, amour, état de poésie, vision, lumière, quotidien, a ctualité |
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En état de poésie 5 : Antonio Ramos Rosa
« J'écris, et ce que j'écris ne mène nulle part. Les mots sont pauvres, blancs, transparents. Peut-être qu'ils sont une silencieuse irradiation du vide. Mais c'est ainsi que je m'approche du dieu inconnu. »
Le Livre de l'ignorance, Antonio Ramos Rosa
« Ce que j'écris dépend de cette relation ténue à quelqu'un d'invisible qui attend et supplie. » (ibid)
Antonio Ramos Rosa a écrit « le dieu nu(l) »...
Il a aussi écrit « le livre de l'ignorance »...
L'état de poésie serait-il un état d'ignorance ? Une agnosie ?
Dans son « vestibule »... oui je le crois...
« J'écris là où la parole n'a pas encore été délivrée
entre l'eau et le désir
par la langue du vent » (La Parole)
Ramos Rosa écrit depuis un centre vide, de lumière et d'ombre. Depuis un regard originel, au coeur d'une nature paisiblement sauvage et originaire. Planté au milieu, moins comme une plante que comme une pierre aiguisée, avec un corps granitique, presque adamique, primordial mais sans la pénétration encore plénière du souffle pneumatique... Vie nue, purement minéral mais qui s'étonne et s'interroge... L'actuel nihilisme pourrait-il s'avérer plus révélateur qu'un espace sursaturé de cet ambivalent sacré sacrificiel, de ce camouflage permanent... ? Le désert minéral comme espace plus vivant, enfin... Une pleine saisie du désengagement aride, enfin, mais infiniment, imperceptiblement, fécond...
« Tous les mots s'éclairent
au feu sûr du corps dévêtu
tous les mots restent nus
dans ton ombre ardente. » (Le papier, la table, le soleil, la plume)
23:33 Écrit par Thierry dans En état de poésie, Poétique | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : ramos rosa, poésie, pierre, corps, nu, dieu, a-théologie, apophatisme, nature, désert, minéral |
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mercredi, 21 décembre 2011
Comme en un miroir noétique 1 : Gérard Conio, le sans-objet
Gérard Conio, Dépassements constructivistes, L'Age d'Homme, 2011 ; et Le Suprématisme. Le Monde sans-objet ou le repos éternel, Kazimir Malévitch, traduit du russe et présenté par Gérard Conio, InFolio éditions, 2011.
[En construction, ce texte va évoluer, avec la maturation des lectures, sur un sujet essentiel bien que largement ignoré de nos jours. La théorie (c-à-d vision) de G. Conio au sujet de l'aporistique entre modernisme dans l'art et modernité dans la société fait appel, à mon sens, à une mise sous tension de type abelienne, soit une inversion intensificatrice d'inversion, et ce situe, véritablement, dans cette problématique qui sous-tend toute l'histoire occidentale depuis la malversation fillioquiste... ]
Gérard Conio, professeur émérite à l'université de Nancy 2, est l'un des grands spécialistes des avant-gardes de l'Europe de l'Est. Il dirige également les collections Classiques slaves et Slavica, avec G. Nivat et V. Dimitrijevic, aux éditions L'Age d'Homme.
Après deux tomes consacrés au Constructivisme (plastique et littéraire), et le fulgurant essai L'Art contre les masses nous voici confrontés à une autre étude exigeante. Exigeante car le style de Gérard Conio l'est. Nous ne nous trouvons pas ici devant la morne litanie érudite d'un universitaire. Le style de Conio transporte avec lui une énergie profondément amoureuse, proprement « avant-gardiste ». La composition de ce livre en est, au premier abord, la preuve la plus excellente : en effet, plutôt que de publier plusieurs livres séparés présentant ses traductions des textes importants de Taraboukine, Axionov et Eisenstein, Gérard Conio les rassemble, les confronte et se place lui-même au coeur du sujet en intercalant ses propres textes, en tissant ses analyses dans la matière même de son sujet. En outre, l'ouvrage se clôt par un entretien vigoureux avec Marc Konik peintre et designer, acteur et héritier des ces courants de l'avant-garde russe... Disons plutôt que cette clôture est exactement une ouverture... Une invitation à une pensée « projective » (comme l'eut dit Fedorov!). L'objet d'étude de Gérard Conio, en partie grâce à lui et à son travail acharné, se révèle, précisément, non forclos. Le corps bouge encore et s'agite avec l'intention de nous en dire beaucoup sur notre « modernité » en décomposition.
Force m'est faites d'énoncer encore la même phrase : par sa fréquentation amoureuse des textes et des idées-forces des avant-gardes russes, Gérard Conio à « inventé », au sens où il a mis à jour un « trésor » enfoui sous une montagne d'idées reçues, de lieux communs glaiseux et boueux... Depuis plusieurs années il exhorte ceux que cela peut encore intéresser à considérer le fossé qui fut creusé entre le « projet » des avant-gardes « modernistes » et la modernité réalisée... Ce mur « nu et aveugle » que, précisément, les constructivistes ont vu se dresser devant leur projet d'un art qui serait le moteur d'une reconstruction de la vie !
« Dépassement » du constructivisme fut le productivisme de Taraboukine dont Gérard Conio excelle à sublimer la pensée, c'est-à-dire à la faire entrer tant en collision qu'en résonnance (collusion) avec notre trop maigre (anorexique) époque...
Echec échoué ? Oui ET non... ! Conio sait, mieux que « personne » faire sauter les pas, et il met immédiatement en contradictoire et vivace résonance l'unisme du polonais Strzeminsky et les intuitions de Taraboukine au sujet de l'échec envisageable sous certaines conditions de « la transfiguration de la vie par l'art » :
« Tout ce qui a été créé par l'aile gauche de l'art trouvera sa justification seulement entre les murs d'un musée, et toute la tempête révolutionnaire qu'il a soulevée trouvera le dernier « repos » dans le silence de cimetière des musées. » (Taraboukine)
L'exhumation stimulante de ces textes essentiels et trop peu connus nous jette au visage l'inanité de notre époque dans ses réactions tant laudatives que réactionnistement critiques de l'art « contemporain » qui n'est absolument pas l'héritier « direct » des avant-gardes mais, très précisément son « inversion intensificatrice », « la fureur des modes, le culte vulgaire de l'actualité est la version superficielle, négative et caricaturale » de cette avant-garde qui avait su ne pas se contenter d'une « révolte » (forcément éphémère) contre la tradition, mais qui avait encore « assimilé le concept même de modernité à une révolution permanente consistant à remettre sans cesse en question les acquis de la veille » (G. Conio, « Permanence de Taraboukine », in Dépassements Constructivistes, p.198)
« L'échec de l'avant-garde en termes de réalité ne signifie pas pour autant qu'elle ait eu tort en termes de raison. L'état pitoyable des cerveaux de nos contemporains montrerait plutôt le contraire. Jamais l'écart n'a été plus grand entre les faits et les signes, entre l'être et l'image, jamais les modes de présentation n'ont été utilisés avec autant de virtuosité pour manipuler les « masses ». Chaque nouvelle victoire de l'esprit positif recouvre une nouvelle défaite de l'esprit créateur. Toute choses signifie son contraire et il suffit d'avoir gardé un reste de lucidité pour comprendre que l'apothéose tant vantée de la libération coïncide avec l'apothéose de l'abrutissement. » (G. Conio, Dépassements Constructivistes, p.199)
*
La parution quasi simultanée de ces deux ouvrages (et celui de Malévitch, encore inédit en français en particulier) ne doit rien au hasard. Parution en miroir des deux voies que décidèrent de suivre les jusqu'aux boutistes de l'art ! Dissident des dissidents de l'intérieur Kazimir Malévitch aura décidément tenu un rôle à part dans la folle épopée des avant-gardistes... Vivant en sa chair et en son esprit, totalement, l'absolu raréfaction et liquéfaction des arts :
« Voguez ! L'abîme blanc, l'infini sont devant vous ! » (Malévitch)
[...en construction...]
22:35 Écrit par Thierry dans Art / Non-art, Christianisme, Film, Littérature, Livre, Philosophie, Poétique, Politis | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : gérard conio, constructivisme, suprématisme, kazimir malévitch, apophatisme, sans-objet, repos éternel, dieu, art, virus, eisenstein, taraboukine, abellio, monde sans-objet |
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dimanche, 18 décembre 2011
En état de poésie 7 : Malévitch et l'unitotalité
Malévitch et l'unitotalité,
par T. Jolif-Maïkov et Nil Maikovski
« Dieu est le monde exempt de toute confusion et de toute agitation. » saint Nil de la Sora
*
« [...] toute preuve est la simple apparence de ce qui n'est pas prouvable.
L'homme appelle toute apparence objet; ainsi l'objet n'existe pas dans le prouvable et l'improuvable. » (Malévitch)
*
Par ses six fiat Dieu, penseur parfait parce que Vivant parfait, a construit le monde « sans employer une seule minute de travail » nous dit Malévitch dans son petit opuscule essentiel Dieu n'est pas détrôné. L'Art, l'Église, la Fabrique (L'Age d'Homme, Petite bibliothèque slave 20, Paris, 2002).
*
« Pas une seule », « pas une seule minute de travail ».
Le travail est pour l'homme déchu.
Peine
Sueur
Souffrance
Douleur
Dieu a créé et il n'y aura plus de création car l'homme a déserté le non-lieu de Dieu.
« Pas une seule minute de travail (à l'exception du modelage de l'homme dans de l'argile). »
*
L'homme-matière ne fut pas créé de « rien ». Il y avait « quelque chose ». L'homme sort de Dieu et du monde-créé, il est élevé depuis l'unitotalité.
Extrait et écarté, extrait et purifié par le Souffle.
Auto-créateur en communion dans la pensée divine il n'aura su supporter le poids de la création. Il ne saurait plus rien créer. Il travaille.
*
Il peine, il fabrique, il usine à partir de la matière chutée. Il travaille.
Travaille la matière et se torture à chercher dans la peine, la sueur, la souffrance, la douleur le chemin de la perfection. Il fabrique des objets, il fabrique de l'objectivité, de la représentation pour se mirer dedans.
*
Sa peine
Sa sueur...
Soupirent après le monde-sans-objet...
La pureté du sujet sans représentation. La vision face-à-face.
Le repos.
La « grande paix ». Sans les mots qui sont comme des outils pour forger des objets nouveaux.
Bien qu'il n'y ait et ne puisse y avoir de nouveauté.
Juste peine, douleur, sueur, faire, travail, torture...
*
L'homme-matière-chuté ne connaît nul repos. Il connaît, tout juste, une illusion de repos quand, en Dieu, tout est repos – katapausisme...
L'exténuation du travail. Le travail qui inlassablement le travaille, conjointement au langage. L'homme ne connaît nul repos. Nul pause.
En veut-il d'ailleurs. Vers quoi dirige-t-il cette énergie qui le dévore. Par le travail trouver la fin du travail. A découvert c'est l'exténuation qu'il recherche. Nulle création.
*
Et puis l'ennui. L'inactivité est une autre torture. Cessation de l'excitation qui pour Malévitch est fondement du monde. Le chemin vers l'exténuation est bouché.
Alors il y a l'art.
L'artifice pour combler, pour faire faussement de l'excitation.
L'art nait comme camouflage douloureux du faux-repos spirituel de l'inactivité.
*
Devant une toile de maître, ou y songeant, Unamuno écrira « le crime est aussi un art ».
L'art est aussi un crime. Mais un crime grimé.
*
L'art est d'origine caïnite. Mais il n'est rien qui ne puisse être retourné.
*
« L'aspiration de l'homme à l'unité est une aspiration obscure à voir de façon supposée, dans l'unité une direction de Dieu; c'est l'unité dans la Trinité en tant qu'elle dirige l'Univers, en l'homme comme direction de sa vie pan-humaine. » (Kazimir Malévitch, op.cit, p. 48)
Dernière brochure paru du vivant de Malévitch Dieu n'est pas détrôné est un texte ramassé. Une condensation de la pensée. A partir de son expérience intérieure Kazimir Malévitch expose une vision textuelle presque picturale, raréfié, pénétrante, tendue entre interrogation monumentale et affirmative révélatrice. Fulgurance.
Nous savons néanmoins que le traité de Gerschenzon Troïstviennyi obraz soverchenstva fut comme la source du texte de Malévitch. Il fut comme le détonateur de la charge philosophique qui s'échauffait déjà en l'artiste.
*
Pour traduire sans trahir il faudrait ne pas hésiter. Pour une même phrase offrir différentes variantes et variations.
Obraz c'est l'image, c'est également l'icône, ce peut être le visage, la « face ».
L'image triadique de la perfection
Le visage ternaire de la perfection
De la perfection l'image trine
Le visage trinitaire de la perfection
De la perfection l'icône trinitaire...
*
La voie trinitaire de la perfection, l'art, l'église, la fabrique, est ce qui ne peut être dit, ni contredit, donc. Voie, dans la division, camouflée dans la division, vers l'unité au-delà de l'un, le sans-objet.
*
« Dieu n'a pas travaillé, il a seulement créé... » (Malévitch, op. cit., p. 81)
Pour Malévitch Dieu est entré ensuite dans le total repos non-pensant car Il a construit le monde dans sa perfection. « Rien n'a plus besoin de Dieu, comme Dieu n'a plus besoin de lui. Il ne dirige plus son royaume technique. Et ainsi tout aspire au repos ou Dieu en tant qu'état non-pensant. » Ceci c'est le bout du chemin.
Entre les deux il faut la division pour réunir.
Une grande ascèse contre la culture et la civilisation. Un épurement plus exactement.
*
Mais il faudra aussi, et ce serait une grande avancée aussi pour l'herméneutique de ce texte de Malévitch, revenir une bonne fois sur cette idée de la création. La « création » est un acte unique !
Le texte de la Génèse dit « faire ». Dieu a fait le monde... c'est assez différent. Et il le fit par Sa Parole. Il a donc parlé le monde... Le monde s'est fait parce que Dieu a parlé. L'homme-chuté fabrique laborieusement. Et dans ce qu'il modèle de ses mains il y a toujours un peu de sang.
00:07 Écrit par Thierry dans En état de poésie, Livre, Poétique | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : malevitch, art, non-art, camouflet, camouflage, dieu, trône, usine, travail, labeur, repos, religion, mimétisme, apophatisme |
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En état de poésie 4 : Christian Bobin
Il m'est arrivé de lire un livre de Christian Bobin et d'en « rendre compte » ici-même d'une manière très spontanée et qui suivait de très près, chronologiquement, les deux ou trois singulières lectures qu'en j'en fis.
Les Ruines du Ciel de Christian Bobin m'avait amené à telle conclusion : Les Chérubins cachent leur face non à cause de la terrible toute-puissance de Dieu sur son Trône mais de l'inimaginable et incompréhensible humilité de son Amour...
Et voici que l'autre au jour, au cours d'un autre intempestif baguenaudage ensoleillé, alors qu'incendié intérieurement par ma récente découverte de Juarroz, le livre Le Très-Bas de Christian c'est jeté sous mes yeux et il côtoyait, amusante coïncidence, un ouvrage de G. Haldas...
Le Très-Bas... histoire poétisée du poverello, de saint François d'Assise ! Au creux du texte, des phrases qui pourrait figurer dans Le Christ à ciel ouvert d'Haldas... :
« Un moineau parle : je suis une mie de pain dans la barbe du Christ, un brin de sa parole, de quoi nourrir le monde jusqu'à la fin du monde. »
Le Très-Bas, c'est le Dieu kénotique, le Christ, la vérité-incarnée, faible et humiliée :
« ... la vérité ne doit rien à la grandeur supposée de nos fortunes ou de nos esprits. La Vérité tient sa lumière en elle-même, non dans celui qui la dit. Elle n'est grande, quand elle l'est, que par sa proximité avec la vie pauvre et faible. »
00:01 Écrit par Thierry dans Christianisme, En état de poésie, Philosophie, Poétique | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : orthodoxie, christ, poésie, verbe, bobin, saint françois, kénose |
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jeudi, 15 décembre 2011
Le feu dans la bouche

"Le verbe trop fort me foudroya"
B. Miljkovic, Epitaphe
Le poète est mort. Tué. Assassiné. Par sa main ? Celle d'un autre ?
Un calendrier liturgique orthodoxe retrouvé dans la poche. Dans cette poche où sa main avait dû fouiller maintes et maintes fois, cette main maintes fois embrassée, cette main qui maintes fois avait pris la plume pour tracer des signes de feu, ces
mêmes signes que sa bouche, aujourd'hui close, avait, plus que tout, aimé prononcer, cette bouche-là, qui laissait s'exhaler le feu du verbe et qui, aussi, avait aimé embrasser tant de mains, tant de bouches... cette bouche-là qui lassait par trop exigeant amour tous ceux-là qui ne savent ce qui se trame et se joue dans le fond sans fond du poète...
Branko Miljkovic, « prince des poètes », pouvait-il s'en aller autrement ?
Couronné en 1960 pour son recueil Le Feu et le rien, le poète s'exile définitivement un an plus tard, éteignant son feu, s'éteignant dans le rien, un calendrier liturgique orthodoxe dans sa poche...
Je ne voudrais surtout pas attirer Miljkovic (je prononce à peine ce nom sans quelque tremblement) vers ce qu'il ne fut pas, il ne fut pas un poète « Orthodoxe ». Toutefois, il y a, et il ne peut être ignorer totalement qu'il y a : « Au commencement fut le Verbe... et le Verbe se fit chair » ! Il y a et nul ne peut l'ignorer le LOGOS...
Lui, le savait, à n'en pas douter.
Lui, le goutait, à n'en pas douter.
Mais il y a, aussi, tout le reste. Le monde, le désir, la beauté sensible, la joie, la mer et les mots, les maudits mots, tous, il y a tout ces restes innombrables et incassables sous la lumière diffuse, pâle et trainante, la lumière de la lune... et l'envie des mots, le goût, la saveur irassasiable...
C'est un déluge intérieur parfois. Un amour supérieur. Le Verbe est là, soleil implacable. Et puis les mots qui, tout autour, révolutionnent, qui sont anges ou mouches... et l'on souhaiterait, parfois, que le soleil s'obscurcisse, juste un peu, avoir un peu d'ombre à soi... mais, toujours, néanmoins, toujours les mots persistent. Quand bien même le quotidien est là, quand bien même l'amour est là, les mots ne laissent de répit, il faut les servir...
« Toute la vie les mots nous ont dépossédés » (Rejet du doute)
C'est comme un feu dans le coeur, dans la bouche, dans la tête. Les mots obscurs et lumineux, obscurément lumineux, lumineusement ombreux, dansent et chantent. Le poète n'en perçoit que la projection, l'après coup, l'après goût, l'écho seulement de la danse, du chambard joyeux ou livide !
« Devant la porte où au-delà l'espace se putréfie
Il est un ducat confus une pousse équivoque
Du mot nébuleux toujours plus profond qui nous attend
Pour en germant à travers l'écorce nous percer la moelle. » (Souvenir du défunt)
Les mots, dans les poèmes de Miljkovic, sont comme baignés dans l'éther, arrêtés dans leur cours fuyant, emplis de matière, travaillés, retaillés pour s'insérer dans un espace défini et puis comme liquéfiés ensuite. Leur corporisation débouchant comme sur une fluidification. Ils demeurent mais tout en ne laissant qu'une effluve plus parlante pourtant que leur présence visible. Ils sont de feu mais ne laissent qu'un parfum suave de nuit obscure.
« Le tout est là ou le verbe. Sois matinal
Au temps du soleil des étoiles et du tournesol.
La nuit surgira de la mer et se réveillera dans le coeur. A la
Nuit il prédit la comète au rêve la rosée à la plaie le remède. » (Début de l'oubli)
Comme est haïssable ce monde bas et brute qui ne sait plus que la poésie est le chant de toute chose. Comme il est vil ce monde qui a tout vendu pour de la « littérature » !
Comme il est ignoble qui ne sait plus même que ce chant là monte des plus profondes profondeurs de ce qu'il fut, qu'il est, ce chant, son présent le plus éternel et son seul possible avenir.
Il faut vraiment qu'il soit totalement inepte et inapte, ce monde qui fait de la poésie une vague dentelle moisie pour vieilles filles aigries ou bien vague printemps pour « djeunes » en vague à l'âme militant...
23:25 Écrit par Thierry dans Livre, Poétique | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note |
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Un chateau, vide, en forêt
Norman Mailer, un démon de toute petite envergure
« Le démoniaque contient toujours le vrai mais inversé. » S. Kierkegaard
*
« Nous n'oserons pas proposer au lecteur la solution de ce que plus tard, on appela l'énigme du Reich; cependant, comment résister à la tentation de jeter un oeil sur un phénomène dont un élément, au moins, titille l'imagination ? Il s'agit de cette spécificité de l'Etat national-socialiste, de son atmosphère propre qui reproduisait d'une façon inattendue et originale l'univers d'un malade mental, ce sentiment de l'évanouissement du réel et de la présence de forces occultes, invisibles qui régissent ses pensées et ses actes. » Boris Khazanov, L'Heure du roi
*
Critique critique
Norman Mailer a, dans ce texte, dépassé la littérature. Par l'écriture, par l'inervation intérieure enflammée de l'écriture il a, clairement, rencontré des influx énergétiques habituellement cachés sous la croûte de la construction fictivo-réelle qui nous est à la fois monde et mesure de ce monde. Voilà ce qui dérange et qui gène.
Voyez tous ces laborieux critiques qui ne veulent pas même croire ce que DIT l'écrivain et qui ne veulent se fier, envers et contre « l'auteur » autrefois chéri, qu'à leur lecture « à eux », forcément inouïe et clairvoyante. Oui, comprenez bien, comment croire, une seule seconde qu'un « auteur » puisse être persuadé de l'existence de cette puérile invention : le démon ! Cette invention d'arriérés ! Tout juste peut-il vivre « réellement » dans un roman, une fiction. Oui, tout juste bon comme « symbole », comme « paradigme »... On peut écrire ce que Mailer a écrit, mais il faut ensuite que l'auteur avoue, qu'il confesse bien clairement que ceci n'est qu'un « procédé »...
Dur. Très dur, de s'avouer à soi-même que notre état normal, à tous, est dirigé par le malin... Plus encore pour des critiques admiratifs de « l'homme-auteur » qui menait pour eux, en leur nom, les « bons combat ». Difficile de devoir constater qu'avant le grand passage de l'extinction, le « grand auteur » se laisse aller à évoquer enfin, et avec style, une vérité qui ne leur sied pas...
*
« Je ne sais pas ce qu'il en est des anges, mais les démons sont tenus de maîtriser l'expression littéraire. » (Un château en forêt, p. 81)
Comme Dante le rappelait dans son De l'éloquence en langue vulgaire, la première parole de l'homme fut, sans aucun doute El, Dieu... mais le premier dialogue fut à base de mensonge entre la femme et le serpent ! Première fiction mythogène fondant et infectant le langage dans le même mouvement-moment !
« Ce qui nous permet de survivre, nous les démons, c'est que nous avons assez de sagesse pour savoir qu'il n'y a pas de réponses mais seulement des questions... mais les bonnes questions sont faites pour résonner longtemps en nous. » (p. 447)
Le maître des démons est le questionneur, l'instigateur des dialogues vains, des pièges dialectiques. La science très particulières des Pères du désert fut démonologique (voire Evagre le Pontique). Ce fut une science des « pensées », car toutes nos pensées sont anges ou démons !
Ce livre est une trahison. Le démon de rang inférieur qui l'écrit, dont l'une des missions fut de veiller sur le destin de la famille incestueuse Hitler, trahit le secret de son existence même, et de celle de son maître, nommé Maestro. Il nous explique, dès le début qu'il préfère écrire le rapport de son expérience sous forme de roman afin de mieux passer inaperçu aux « yeux » du Maestro qui, au moment de cette rédaction, surveille beaucoup plus les « nouvelles technologies » (qui, évidemment, remplacent efficacement les noeuds de conjonction-disjonctive entre fiction-réel et vérité que furent les romans).
Cette oeuvre ressortit-elle de toutes celles mises en cause par Charlotte Lacoste dans son étude « La Séduction du bourreau » ? Etude entamée en réaction, semble-t-il, au succès de « Les Bienveillantes » de J. Littel. Selon l'analyse de « l'étudiante » la littérature aurait tendance à faire retour à la vieille thèse (toujours, si ce n'est réactionnaire, disons au moins « obscurantiste) du « péché originel », du mal universel, de l'homme naturellement mauvais, bref, lâchons le terme honni : une conception mystique. Conception qui ne saurait être le fait que de « mals-pensants » se revendiquant comme tel, des hommes « revenus des illusions philantropiques ». Conceptions qui, inévitablement, déboucherait sur un « académisme de l'abjection », une « séduction par l'horreur », un vision naturaliste des comportements violents. En outre, ces écrivains ajouteraient à leur vilenie en se défendant sur l'air du romancier fait ce qu'il veut dans le monde qu'il a créé, sans morale. Certains iraient jusqu'à invoquer une certaine supériorité de la création littéraire sur l'histoire pour appréhender le mal...
En un sens, le livre de Mailer serait bien, en effet, « condamnable » suivants ces critères... Néanmoins, soulignons l'hypocrisie de l'analyse suivie qui vise très clairement le christianisme (enfin, nous pourrions dire simplement le catholicisme, mais je doute que l'auteur(e) puisse seulement envisager une quelconque différence...) sans jamais le dire...
Que cela soit très « net »... Je suis tout à fait d'accord avec une partie de la thèse, précisément, celle que semble nier l'analyste : la supériorité de la littérature pour appréhender le mal, puisque celui-ci est son essence. Il s'ensuit qu'en effet les ouvrages et les écrivains qu'elle critique sont, en vérité, parfaitement fondé à écrire selon cette inclination. Et, ce qui prouve bien l'inanité de l'accusation (alors même que l'analyse étendue à l'ensemble de la littérature est pertinente) c'est que la mise au pinacle d'autre forme de « déviances » qui ne trouvent à faire place dans la société que par le biais quasi exclusif de la littérature n'est à aucun moment mise en cause... Nul doute que si elle l'était la brillante accusatrice dénoncerait, précisément « l'obscurantisme » de telles assertions...
Or, l'univocité paradoxale du langage est également au coeur du texte de Mailer. Le Waldschloss (le château en forêt) est le nom dont fut ironiquement affublé un camps par ceux qui y était forclos. Cette ironie était, selon notre démon-conteur, fort prisée des berlinois, qui luttait ainsi contre le parler doucereux (très maternel, selon « l'auteur ») qui lui-même masquait la dureté des origines de la langue allemande (voire la déconstruction radicale par Novarina de la « langue matièrenelle »). Manière de faire qui rejoint, parfaitement, les observations et critiques de Karl Kraus sur la Vienne de la même période, et le langage en général lorsqu'il est controuvé en masque, en parade de camouflage. Comme dans le cas de notre universitaire-délatrice il s'agit de la terreur petite-bourgeoise face au rejeton qui « assume » ce qui toujours fut là-masqué...
Mailer aura vu ceci ! Et, en cela, son ouvrage est meilleur que tous ceux du même genre qui refusent d'aller jusqu'à la racine du mal... et provoquent donc une fascination déviée. Il a débusqué dans le fait littéraire la signature du démon. Loin de vouloir déresponsabiliser le « coupable » par un « nous-portons-tous-la-même-potentialité », il a repoussé la culpabilité de la littérature quasiment jusqu'à son origine... En effet, seul un texte littéraire peut se permettre cette intrusion, cette refonte de l'histoire historique et de l'histoire personnelle « fictivisée » ! Seul le démon peut le faire, et la responsabilité de l'homme n'est pas dégagée, au contraire...
L'augustinisme radical qui est à la base de ce pessimisme littéraire catholique (et qui à infusé toute la littérature occidentale à de rares exceptions...) a oublié la leçon d'Evagre le Pontique pour qui le mal est une puissance étrangère qui, de l'extérieur, tente de s'insinuer au creux de la personnalité.
« Le démon n'est pas mauvais par nature. »
Evagre, Kephalaia Gnostika, IV. 59
(Sur l'optimisme ascétique et créatif d'Evarge et des premiers Pères, cf. Gabriel Bunge, Akédia, la doctrine spirituelle d'Evagre le Pontique sur l'acédie, Spritualité orientale n°52, Abbaye de Bellefontaine).
A tous ceux qui ont eu possibilité de connaître la révélation du Verbe de Dieu la responsabilité est entière...
*
« Le Maestro parlait toujours favorablement de la Trinité, comme s'il savait une chose que les autres ignoraient. » (p.234)
Malheureusement, la percée « gnostique » et démonologique, la véritable généalogie de l'incarnation du mal dans l'histoire et la littérature par Mailer, se heurte très rapidement aux limitations de la connaissance théologique à sa disposition :
« Puisque le Saint-Spectre (sic) est l'incarnation (sic) de l'amour du Père pour le Fils et du Fils pour le père (sic), c'est toujours le point précis où le Maestro dirigeait ses attaques pour affaiblir la quintessence de cette intégrité. » (p. 234)
L'aporie des littérateurs qui veulent vraiment contempler ce en quoi ils sont pris, est toujours, en occident d'ordre pneumatologique...
23:00 Écrit par Thierry dans Christianisme, Livre, Poétique, Politis | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : un chateau en forêt, mailer, littérature, littérature américaine, europe, diable, démon, maestro, démonologie, évagre le pontique, christ, séduction du bourreau, charlotte lacoste, nazisme |
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Le chemin chaotique d'une âme intense (Papini)
Giovanni Papini, le chemin chaotique d'une âme intense à travers le miroir de deux textes :
Un homme fini, L'Age d'Homme, 2010
et
L'Histoire de Jésus De Fallois - L'Age d'Homme, 2010
*
Nous ne pouvons plus lire « Un Homme fini » tel qu'il fut écrit, tel qu'il fut lu et reçu...
L'écart entre « Un Homme fini » et « L'Histoire de Jésus » nous est connu. Mais, la force de ce texte tient peut-être, précisément, dans cette distance qu'il restait à combler lors de son écriture. Cette « fin » qui se savait déjà. Qui, sans se dire, se savait déjà un « commencement ».
Papini a lui-même déclaré qu'il n'a pas écrit L'Histoire « en état de foi » mais dans un état de tension entre foi et interrogation... Dans L'Histoire, comme finalement dans Un Homme c'est le littérateur qui parle, l'exalté du texte et du style, le « je » qui « veut » !
« Comme le mystique s'abîme dans le Dieu unique et s'efforce d'oublier tout détail sensible, de même je me plongeais et perdais dans cet océan de sagesse qui, au moment précis de me combler, m'emplissait d'un nouvel appétit... » (Un Homme fini)
Puis, L'Histoire aura raison de lui. L'outre-texte aura raison de la raison raisonnante de
l''auteur. La résonance du derrière-du-texte mettra à mort la rationalité du texte littérairement correct. La folie de l'Homme fini sera reprise et invertie... Est-ce si sur ? Car déjà, sans qu'il le sache pourtant il avait tout de ce pauvre, prisonnier de la basse misère, de la maladie du « chuté » qui tant émeut le Coeur des coeurs...
« Comme ils me méprisaient alors, libraires, patrons, camarades, famille, tous ! Garnement maigre, silencieux et mal habillé, avec son regard fixe de myope, ses poches pleines de papiers, ses mains tachées d'encre, ses plis de colères et de tristesse autour de la bouche – et ma ride verticale qui commençait à se creuser au milieu du front. » (p.56)
Portrait d'un fol en Christ qui s'ignorait. Mieux, d'un fol en Christ inversé qui avait déposé tout son espoir tant la sagesse de ce monde, et encore faisait-il la différence entre cette sagesse bourgeoise acceptée par tous... et sa folie absolue de vérité ultime et une !
« J'étais laid et méprisable – je le sais et le savais aussi à l'époque -, mais pourtant, sous cette laideur et cette misère, il y avait une âme qui voulait savoir, connaître la vérité et s'imprégner toute entière de lumière... » (p.56)
Non seulement ce précoce enfant (Papini voulut d'une volonté de fer, lorsqu'il était enfant, rédiger à lui seul une encyclopédie et l'entama très réellement...) voulait ignorer le Christ mais le dépasser, guider l'humanité vers la fin la meilleure telle que la concevait son esprit abandonné mais non dénué d'un certain amour féroce...
Cet amour qui le fera se « retourner » d'un total et incandescent retournement...
Cet amour qui le fera reconnaître Christ poète et prophète crucifié par « ce monde »... : son semblable !
Il y a plus de raisonnement chez Papini. Moins de claires évidences dépassant la raisonnable rationalité qui banalise le mal. Il y a plus de conscience du mal qui fait mal à l'âme chez Papini. Il y plus de littérateur que chez Haldas poète... Il y a plus de rachat aussi, plus « d'homme fini »... Quand Haldas est plus dans le dépassement. Et ceci vient bien confirmer et conforter cela que « le » Papini qui écrit L'Histoire est encore-toujours un peu celui qui écrivit « Un Homme fini ». Ce n'est pas tant l'écriture de ce texte que la vie internelle que révéla l'écriture qui fut la métanoïa de l'italien...
21:25 Écrit par Thierry dans Christianisme, Littérature, Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : giovanni papini, une homme fini, christ, histoire du christ, poésie, foi, athéisme |
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Poïémique 1 : Littératuez, littératuez, il en restera toujours quelque chose
« La poésie c'est la banalité seigneurisée. » Armand Robin
*
« Où que s'en aille ton cadavre,
l'aigle le retrouvera. » (, JLM Bergheaut)
*
Je n'ai jamais lu Houellebecq.
Et, l'ai-je lu, je n'ai toujours pas lu celui que les médias aiment détester
et,
D'une part, c'est celle qui est de moindre importance, son exposition sera donc courte : je n'aime et je ne crois pas du tout, du tout en cette phrase « j'ai lu « untel » ! « Ah ? Tiens donc, tel un devin, l'avez-vous bien examiné alors ? Comment donc lui avez-vous ouvert le corps ? Etait-il volontaire le pauvre ? »
D'autre part, il m'est devenu très évident que les textes littéraires de Michel Houellebecq n'étaient que camouflage, maillage masquant...
Et puis,
Et puis,
que peut faire un lecteur,
1 lecteur,
de moins ou de plus
à un gusse
qui a reçu,
tel un bovin à la foire
un prix a accrocher
à son cou ?
*
Je n'ai jamais lu Houellebecq.
Ses textes ne m'avaient jamais semblé « possibles », « approchables », « interiorisables ». Ce n'était pas un jugement définitif, non plus que négatif entièrement... Pour moi. Très intimement je ne me sentais juste aucune intimité avec ce qui alors était perceptible extérieurement. L'homme, ou, à tout le moins l'ombre d'homme que l'écrivain donnait à voir, parfois, lui, me semblait accrocheur, intriguant... Bref, plus poétique que sa prose.
Et puis il y eut cela. Evénement parmi tous les autres événements de l'aujourdemain toujours arrivant, toujours déclinant.
Loin de moi de dire ou penser que ce fut le « prix » attribué à Houellebecq qui m'ait décidé. Je ne dirais pas le contraire. Même si, vraiment, les prix attribués à un « livre », à un écrivain, à une jeune fille, à un gars musclé ou à une grand-mère... me font l'effet d'une cocarde accrochée au collier d'une pauvre vache dans une foire agricole... ce n'est certainement pas si gratifiant que cela.
Disons que cette occasion me fournit une occasion. Une émission radiophonique. Un entretien, et une phrase... comme un processus de raréfaction. Je n'ai pas retenu autre chose. Une phrase sur l'importance de la poésie et l'entièreté d'un chapitre « poétisé »... Or, peu de temps avant ce bref instant j'avais approché un livre, en furetant, comme souvent. Un livre de poèmes, recueil de poésies signé Houellebecq ! Après. Après l'auditif instant qui ne cessait de résonner, il me semblait qu'une lecture devenait possible, voire hautement probable.
*
Michel, instrument littéraire du monde, le poète le juge !
« Le poète !... Le poète est le premier juge de l'humanité. Lorsqu'il siège, éclairé par le feu inextinguible du buisson ardent et lorsqu'il sent le souffle tumultueux passer sur son visage, c'est alors qu'il déchiffre dans le livre lumineux de la vie éternelle la lettre de son siècle, qu'il présage le chemin légitime de l'humanité, et condamne ses dévoiements. Mais aujourd'hui, ce juge prophétique est-il en état de prononcer son verdict irrévocable ? » (V. Odoïevski, Les Nuits russes)
Houellebecq a construit ses romans à partir de sa poésie... révélant (malgré lui ?) que la littérature c'est ce qui recouvre, détourne et inverse la poésie.
« ... une littérature complètement factice, une littérature de faux-témoins, une CONTRE-PAROLE est créée pour combler, par un mensonge habile, le vide que ne manquerait pas de laisser apparaître la suppression pure et simple de toute parole véritable. » (Armand Robin)
Une fausse parole, un mensonge déguisé d'une vérité-plus-vraie que « nature ».
Houellebecq, travaillé par le nihilisme plus qu'il ne travaille celui-ci, est la victime-contante. Le prisme talentueux par lequel l'époque peut se dégager du remord qui la travaille. L'écrivain est ici (un peu) l'image (néanmoins déjà moins que cela, réalisée-néantisée-virtualisée) du « bouc-émissaire ». Son travail portera les cicatraces écarlates, vermeilles de l'époque, les questionnements en profondeurs, l'éveil, le dégout, la réaction, le désabusement et les réponses cruelles-ironiques qui ne changent rien, n'impriment aucun sens supplémentaire, aucun supplément d'âme... et, à tout cela, la réaction de CE monde qui en sait la pertinence (mais aussi, toutefois, l'insignifiance face à sa propre puissance en expansion) sera la punition médiatique et puis... le rachat. Après l'acharnement, le rachat..., oui ! La littérature c'est ce qui a un prix !
Le processus, si il met à mal, la prose littéraire de l'homme (logique !), laisse intact sa poésie... (une autre logique) !
« Essayons d'oublier les anciens adjectifs
Et les catégories;
La vie est mal connue et nous restons captifs
De notions mal finies »
(M.H dans le recueil Renaissance)
*
M.H : le « camarade » que vous aim(i)ez détester...
« M. Maudit plein de déchet
M. chéri plein de baisers
Hara-kiri comme un bébé... » (J-L. Murat)
M.H. Le « raté » maudit. Quoi de plus « naturel » à ce monde que cet ingénieur informatique déclassé devenant le point focal haï/adulé du « monde littéraire »... ? Cet adulescent mal dégrossi en passe de devenir (en ayant trahi la poésie – ce que Baudelaire, cet autre « petit-bourgeois » mal dans son corps n'aurait osé faire...) référence littéraire avoue-confesse (révélateur ?) tout ce qu'il faut... : le nihilisme peut être positiviste mais pas mystique... Oui, le scientisme peut faire pardonner beaucoup d'errements de nos « jours » !
Et pourtant, il reste la poésie...
« Dans la poésie ce ne sont pas uniquement les personnages qui vivent, ce sont les mots, ils semblent entourés d'un halo radioactif. Ils retrouvent d'un coup leur aura, leur vibration originelle. » M.H
...
Est-ce très positiviste ça ??
« Les religions sont finies ! »
« C'est triste mais c'est la vérité ! »
Il n'aime pas l'Islam mais pourrait disserter sur le bouddhisme (la plus scientifique des « religions » - logique pour un informaticien)... vain est l'effort philosophique des hommes (notre point de contact...), l'homme moderne a foi dans le néant, c'est une triste vérité...
autre point de contact... ? Non, car je suis vacciné de cette « réalité » que Houellebecq et quelques autres pseudo-lucides nous mettent sous les yeux (bardés de lunettes 3D pour rendre plus « réelles » la « réalité »..) ! Il lui a manqué le Verbe... Il a manqué le Verbe, voici la tristesse...
« La poésie, en réalité, précède de peu le langage articulé. » (M.H)
*
J'ai « lu Houellebecq »...
La poésie ne l'a pas sauvé.
La littérature lui fera un enterrement « hors de prix »...
*
Je l'ai lu,
Je laid lu...
A travers son corps de mot
A la traverse de son corps de mot,
Je l'ai vu
je n'ai pu
Je l'ai
pour ce qu'il a pu...
Put-il
s'évader du stérile
du puéril
?
je laid
je laide
de fictionnel
Son cadavre se raidit-il
Son cadavre se lut-il...?
De ses mots, morts, infertiles ?
Je l'aide
Michel
du fictionnel
crut-il
(croix-t-il)
capturé
la Vérité
indicible ?
Qui te signes
Qui te signeras ?
Banal éphémère événement
Qui te seigneurisera ?
N'as-tu pas raté ça
(aussi)?
Je ne laid
pas lu
pas eu
21:25 Écrit par Thierry dans Philosophie, Poétique, Poïémique, Politis | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : houellebecq, littérature, poésie, modernité, modernisme, vacuité, rien |
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En état de poésie 1 : Georges Haldas
En Etat de poésie (1) : Georges Haldas
« La charité est cette clef », Arthur Rimbaud.
Rimbaud, le premier parmi les modernes semble fixer à la poésie un horizon tout autre que celui de la littérature. Sans doute Baudelaire le fit aussi.
Mais, comme tous les modernes qui ne peuvent avoir honte de ce terme ils ne font, finalement, que recouvrer la « vue », une certaine « vue ». Tel Arthur qui, s'étant « reconnu » poète, voulait se faire voyant. Nombreux ceux qui, faux modernes, finalement, et vrais modernistes, s'étonnent de ce fait qu'ils aiment à nommer sacrificiel (oui, il est encore des mots qui leur donnent du frisson à se faire rouler dans leurs bouches faisandées) de l'abandon par le « cher » Arthur de toute prétention à la carrière poétique...
Eh quoi, donc !
Mais oui, déjà, le marché devait dicter sa loi et « faire » une oeuvre s'était aussi devoir assurer une continuité, s'était aussi devoir s'asseoir sur certaines de ses intimes révélations, de ces dévoilements internes effarants au profit d'une continuité, d'une perpétuité de l'oeuvre...
Eh quoi, donc !
Ne l'avez-vous pas messieurs les conservateurs des zarzélettres votre oeuvre ? Votre perpétuité satisfaite ? N'a-t-elle pas, celle-ci, en outre, par ce « sacrifice » un p'tit goût de sacrée sacralité mystérieuse qui fait bien fructifier, malgré l'indétrônable autant qu'indécrotable réalisme rationaliste, les affaires ?
Et si, précisément, la poésie surpassait, et de loin, votre sacro-sainte littérature faites d'oeuvres majeures et mineures et de carrière, par cela qu'elle est une pure kénose ? S'il n'y avait rien entre la danse oscillante des silencieuses et invisibles voyelles et toutes les res rationnelles qui s'achètent et se vendent à l'encan (et même les pensées vous en faites des res...!) ?
C'est cette idée qui m'a saisie par les yeux en plongeant dans ce texte essentiel de Georges Haldas Les Sept piliers de l'état de poésie, et qui depuis lors ne m'aura plus lâchée au cours de mes lectures de ce poète subtil et généreux, en particulier en m'esbaudissant des féconds dévoilements de Le Christ à ciel ouvert, de Marie de Magdala ou du Livre des trois déserts.
Je me dois d'en dire plus pourtant.
Ces lectures ne sont pas seulement d'épars luminaires sur un trop obscur sentier, non plus que simplement de faibles rais de lumière sur les tracés sinueux d'un processus vital et spirituel, mais de véritables inclusions, des organes de perceptions s'intégrant dans un corps en cours de vivification. Des lectures qui sont les constituants d'un esprit informant l'âme naissante d'un corps vivant qui vient au monde. Qui vient pour défaire et faire le monde... (« Nous participons à la création du monde et nous décréant nous-mêmes », disait Simone Weil).
En s'ouvrant, infiniment, à ce qu'il appelle l'émotion poétique Haldas retrouve le sens de la poïétique qui transcende, infiniment, ce qu'on nous a habitué à nommer poésie. Une intuition fécondante enracinée dans une humilité extrêmement profonde. Georges Haldas thésaurise sans théoriser. Et pourtant. Et pourtant il refait le chemin. Parmi les obscures frondaisons des mots il pénètre la clairière radieuse et paisible de l'Etat de poésie. C'est une vision, une theoria, une contemplation vraie, et la langue, l'écriture, son écriture est cette theoria, ses phrases lui sont tout autant révélations que révélateurs, double mouvement continu. Dans son écriture, écriture sereine, baignée d'une joie paisible autant que solaire; sachant que la lumière solaire est autant le pâle ruissellement de l'aube que le trait ardent et pointu du midi, dans son écriture il découvre...
Il découvre, il invente, comme on le dit de celui qui met au jour un trésor, un espace qui n'est pas un lieu, qui n'est pas même un espace mais un pur non-où. Il in-vente, il invite le vent de l'Esprit à balayer l'intérieur.
Il découvre l'instant, qui en lui-même n'est plus même un instant. L'instant d'éternité perpétuelle qui gît en chacun de nous. De « nous », oui, car Haldas, sans bâtir de système (et pourtant le système philosophique de Levinas sur l'altérité -qui n'est pas sans écho avec la poésie d'Haldas- est très beau...), sans philosopher, sans enclore les mots, au contraire, révèle à tous ceux qui veulent bien le lire que, loin de retrancher le poète du « reste » de l'humanité l'Etat de poésie inclut tous ceux que la littérature ou la poésie « instituée » pourrait (ou voudrait) exclure, les ceux-là qu'elles souhaiteraient poser, en tant « qu'autres » de l'autre côté de la barrière, celle qui « fait » les ceux qui écrivent et les ceux qui lisent... Et ce miracle advient, précisément parce que ce poète révèle ce qui se révèle à lui sans en passer par le prisme d'une idéologie, d'un système, d'une « grille de lecture » x ou y...
Impossible d'évoquer une « expérience » (comme on dit...) car il s'agit là d'un processus vivant insécable, non analysable extérieurement. Il nous est fait invitation à entrer « dans » le poète, « dans » son écriture, ce qui en l'occurrence, revient au même !
Attentif aux ondes des choses, le poète, humble quoique toujours vigilant et d'une intransigeante précision, retrouve en lui la voix et la voie de la mémoire. Et, pour cela, et par cela, la vocation résurectionnelle d'icelle. Parcourant sereinement le paysage intérieur il découvre, parmi les vaporeux objets qui le composent, une « disposition intime soustraite à l'espace/temps »... une graine d'éternité en nous, gouttelette de cela qu'il nomme la Source.
« En fait, une petite graine en creux et non compacte et pleine comme une graine ordinaire, pour mieux être reliée par son petit vide primordial à l'instance originelle du « Royaume des cieux ». (Les Sept pilier de l'Etat de poésie)
Toute la découverte de Georges Haldas passe par les mots et surtout les mots au quotidien. Pas tant les « mots du quotidien », non, qu'au quotidien. Une fréquentation amoureuse et journalière des « petites choses » vécues. Vécues, oui, mais non dans la fréquente indifférence. Dans la fréquentation luminescente d'une claire présence. Dans un art très particulier de l'attention, de la relation. Révélation altière de l'autre en soi, de soi en tant que tout autre. Attention révélatrice, « dé-vélatrice », à une jonction unifiante : le corps, soumis lui, au régime de l'espace-temps, par lequel passe l'émotion, la sensation et la relation, le corps qui est aussi la possibilité de l'expression écrite et poétique nous est déjà un autre et il nous permet, donc, la rencontre avec l'autre. Mais, pour aller au-delà de la façade, attrayante ou effrayante, de la relation, il y a aussi le « corps intime » :
« ... en nous cette graine -cette étincelle- d'éternité vivante logée au coeur du temps, où évolue le corps terrestre. » (Le Livre des trois déserts)
Cet invisible qui fonde le visible se fait jour dans l'écriture au long cours du poète. La lumière n'est jamais criarde. Elle apparaît avec plus d'intensité petit à petit dans une constante humilité. Dans une patience palpable. Cette lumière éclate avec une violente douceur par le poème qui prends corps à partir de ce non-lieu invisible.
La poésie devient, redevient, une anthropologie intime, insaisissable, pas tant secrète que non dévoilable par les seuls mots, si ce n'est que ceux-ci peuvent donc devenir le fondement d'une attitude méta-logique.
Mais, évidemment, si l'état de poésie est un état non-commun, un « état d'exception », c'est que l'état commun, général, quotidien est autre et porte autre nom. Et, Haldas, vrai poète le nomme : c'est l'état de meurtre... Par la plongée vécue en état de poésie Haldas a découvert (« inventé ») ce que, par ses études patientes et minutieuses, avait vu René Girard... La voie qui en vérité suit le Christ n'est pas une autre et énième « version » de la religion mais la libération de celle-ci et de l'état de meurtre qui est celui de l'homme chuté...
21:20 Écrit par Thierry dans En état de poésie, Poétique | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : haldas, poésie, l'age d'homme, christ, en état de poésie, poïétique |
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lundi, 12 décembre 2011
Poïémique (4) : Richard Millet, l'agonie sans fin des "z'art zé lettrés"
« Un romancier qui se croirait d'une essence supérieure aux autres hommes manquerait à la condition première de sa vocation. » Joseph Conrad, Des Lettres
*
Les littératueurs, en bons scientistes, pensent et croient que le langage est suffisant. Qu'il offre, aux sacerdotes lettrés, tous les matériaux utiles et adéquats pour exprimer et exposer ce qui doit l'être. Aussi, Richard Millet ne peut-il entrer, sans doute, dans cette éminente catégorie. Dans son essai L'Opprobre, il examine, mais un peu vite, la différence souvent posée entre l'écrivain et l'auteur (Duras disait de Sartre qu'il n'était pas un écrivain...) et, ne doutons pas qu'il se définisse lui-même sous le premier de ces vocables. Il serait même, à l'en croire, le dernier !
Pierre Michon a, quant à lui, une belle intuition, en affirmant que les grands lettrés sont des « abbés »... C'est, en effet, la vérité matérielle depuis le Moyen Age, jusqu'au XVIIIe où ces mêmes personnages sont devenus (et désirent être) des « abbés laïques »... Abbé vient de « abba », père, nom qui se répandit parmi les moines du désert pour désigner un « ancien », celui qui avait l'expérience de l'ascèse, de la solitude, de la prière (du podvig !), celui qui, donc, avait l'autorité suffisante pour donner un conseil, pour guider, pour dire... Faut-il rappeler que l'auteur est, étymologiquement, celui qui a l'autorité.
Contre la recommandation du Christ (n'appelez personne « père », vous avez un seul Père qui est au ciel...) les vénérables anachorètes (qui fuyaient tout autant les honneurs que les livres...) acceptèrent
le nom... Pourquoi ? Parce que « l'amour appartient exclusivement à Dieu et à tous ceux qui ont renouvelé en eux le à-l'image-et-à-la-ressemblance de Dieu » (saint Nicolas de Jitcha « Cassienne ») et « Dieu est Amour » (saint Jean) !
Vivantes icônes. Les saints anachorètes avaient en eux réalisé le feu de l'amour vivant, constamment leurs coeurs-esprits criaient en vérité et sincérité : « Abba, Père ».
Renouvelé le miracle du Christ Jésus, analphabète, illettré qui surprenait les scribes et les docteurs de la Loi car Il parlait « comme ayant autorité », Lui, le galiléen, le charpentier... Une « autorité » qui s'enracine donc dans la pure et parfaite humilité...
Quelle prétention dans le retournement, non ?
Alors, monsieur Millet, écrivain ? Romancier ? Selon Conrad il manquerait gravement à sa vocation qui devrait elle aussi se fonder dans l'humilité...
Toutefois, la position qu'entend occuper Richard Millet n'est-elle pas éminemment littéraire ? N'est-il pas dans l'essence même de la littérature que de se dénoncer, que de toujours s'écrier après sa propre disparition, sa décadence, sa putréfaction... ? Face à Richard Millet, à l'autre bout de l'échelle généalogique des « lettrés », Charles Dantzig se réjouit de la conjonction du commerce avec les livres (ce que Flaubert déplorait et comparait à la prostitution, et il s'y connaissait...). Finalement n'est-ce pas là très révélateur. La littérature et le capitalisme partageraient en leur essence cette faculté de ne jamais être plus vivant et néfaste qu'en mourant constamment... Leur putréfaction perpétuelle les renforcerait donc.
En outre, cette constatation éclaire également la position de Richard Millet qui se sustente de sa propre « mise à l'écart » de la République des Lettres tout en demeurant le salarié (apparemment pas trop rebelle) de l'une des plus « grosses » maisons d'éditions de France. Il est plus aisé de jouer l'imprécateur lorsque l'on est pas plongé dans la misère (comme se fut le cas de Léon Bloy, ou de l'aimable Villiers de l'Isle-Adam, par exemple...).
Bref. Sur le « fond » que nous écrit Richard Millet depuis son lointain et orgueilleux exil intérieur de dernier des écrivains ?
Ceci : « La littérature est morte ! »
Nous vivons dans l'ère de la post-littérature ! Et la littérature se survivrait donc grâce à l'efficace technique du respirateur artificiel Richard Millet...
*
« Ecrire c'est une horreur, ne pas écrire c'est une terreur. » Adamov
Dans L'Opprobre nous pouvons lire encore ceci : « Le roman est chrétien. »
Or, le « roman » n'est-il pas, précisément, construction purement humaine ? N'apparait-il pas lorsque les « mystères » semblent perdre de leur suffisante puissance d'évocation ?
Nous y trouvons aussi à lire également : « le silence de Dieu rend possible le roman »...
Ne serait-ce pas bien plutôt la surdité de l'homme ? Et cet art de l'autisme n'est-il pas au fondement même de cette frénésie d'écrire ? Cette quasi hystérie schizophrénique qui veut faire du fictif pour exposer et expliquer le « réel », qui veut par l'écriture fictionnelle avoir l'autorité ? Hystérie qui n'est que le produit de cette lecture « mythique » de la Bible qui veut fonder la « civilisation » et mettre des « civilisations » partout... Victoire du gras entendement qui prétend être la victoire finale, la reconquête de la raison (essence de l'homme) quand il n'en est que la falsification mesquine. L'entendement anonyme et satisfait qui a « tout compris » et qui veut bien, grand seigneur au sourire satisfait, que l'on fonde une société sur un corpus de prescriptions « morales » révélées, qui peut bien laisser faire puisque, de toute façon, il a compris, lui, que ce n'est qu'une fiction « utilitaire » et il ne cessera de le rappeler... (L'expansion sacrale des Droits de l'homme le montre à l'envie, basée qu'elle est sur une conception religieuse-cultuelle ouverte sur la déthéologisation...)
« S'abstenir du mal n'est pas la perfection. Celle-ci consiste à renter en soi-même, l'esprit humilié, et à mettre à mort le serpent qui niche et exerce le meurtre au dessous même de l'esprit, plus profond que les pensées, dans les trésors et les entrepôts de l'âme. Car le coeur est un abîme... » Saint Macaire
Le redirais-je ?
Oui !
Le premier dialogue fictionnel (se situant « hors vérité) prend place dans l'épisode d'Eve et du serpent... le volontarisme « réaliste » littéraire (se situant « hors la vérité poétique) y a sa source...
Or, le Logos est une énergie à la fois externe ET interne à la langue, une énergie qui ek-sède... ! Qui ne peut se laisser enclore dans une histoire-fiction...
Millet défend la littérature comme « fer de lance » d'une civilisation, ou d'une culture. Ce faisant il s'insère dans le courant que « ce » monde admet et désire, celui qui se délecte des résultats du processus de dé-civilisation qu'il porte en son essence (culture et civilisation sont les « tuniques de peau » des « sociétés » -fausses communautés des zanonymes- qui naissent dans les douleurs -naturelles osent dire certains- des conséquences de la Chute.)
Sa putréfaction continuel fait partie de sa vie même. Andrei Makine a, dans plusieurs entretiens, pointé ce fait que les Russes nomment, péjorativement, « belletristika » (i.e belles lettres) les « productions » écrites qui semblent être ce qu'elles sont : des produits ! Toutes celles auxquelles manque une certaine « coloration » sotériologique !
La littérature sème le doute ! Oui, en effet, l'écriture est double et manichéenne... Une « certaine idée » de la culture et de la littérature peut sembler un rempart contre un effondrement total de valeurs communes (ON ose même plus écrire « vertus » !!). Or, par quoi sont-elles attaquées ces « valeurs », si ce n'est par la littérature elle-même ?
La littérature, telle que défendue par Richard Millet, peut bien se croire « chrétienne ». Elle n'est que « christianiste », participant de l'accélération de la déliquescence qu'il dénonce (comme Nieztsche le fut – même si l'exemple est de trop puisque l'ardent allemand en devint fou... le temps nous le dira pour celui qui nous occupe...).
Dans son ouvrage Eschatologie occidentale, Jacob Taubes faisait cette intéressante réflexion : l'Église n'a pu se développer dans l'Empire romain qu'en raison de la forme que les « réformes » néo-païennes lui avait fait prendre : celle d'une église païenne :
« l'Église catholique romaine ne peut croître au sein de l'Empire romain que pour l'unique raison que l'Empire romain païen du IIIe siècle est déjà une église » (J. Taubes)
Ces mouvements de balancier et d'inversion sont très subtils et toute l'histoire culturelle, religieuse et politique de l'Occident nous empêche le plus souvent de les considérer selon leur juste valeur. Or, tout bien considéré, ce que défendent Millet, et les boucliers vivants et salvateurs de la « civilisation » et de son double « littérature » (ceux que Miguel de Unamuno nommait « cultéranistes » ou « érudits cultérains » ) c'est cela : l'église païenne-politique-impériale de Julien ! (cf. la théorie développée par Eric Zemmour – champion (sic) des actuels cultéranistes - dans sa Mélancolie française...)
*
« Le poète original a pour souci l'existence [...] le poète de deuxième ordre s'en détourne pour la littérature. » (T.S Eliot à propos d'Ezra Pound)
La littérature est morte ??
Non point : la littérature est mort !
Nombre de littératueurs se sont laissés berner par l'illusionisme fictionnel, par la puissance invocatoire du « verbe », l'hypnotisme magiste du mot... cherchant à agir contre ce monde il se firent happer, harponner par la puissance contradictoire de la mécanique conspiratoire...
Richard Millet : un littératueur mort-vivant qui marche...
un au-tueur qui re-mâche !
Mâche et re-mâche les beaux mots vidés de sang
dans le sens du chemin, remâche les maux
dont ON accuse tous les autres,
se croire et croître dans le contre-sens,
*contre-essence de ce qu'ON dénie aux autres,
ON élève même
le Verbe comme contre-médiocrité
qu'ON se refuse à l'entre-soi comme dernier,
trente deniers pour être
prince renié
en son royaume-propre fourragé
*jusques aux nerfs agacés
23:50 Écrit par Thierry dans Philosophie, Poïémique, Politis | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : richard millet, pierre michon, lettrés, contrelittérature, littérature, france, abbés, christ, auteurs, écrivains, post-littérature |
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Poïémique (3) : Les néo-ruraux, sincères et (chemins) creux
« Car rien n'émeut cette terre
ni charme ni prière
seule vit la cruauté
au coeur de nos rochers. »
J-L. Murat, Caillou (1)
*
« La langue française qui vient du latinais, elle a explosé la pôvre. C'est parce qu'on naît du seul pays dont le nom est un verbe. Il france le comique actatien. »
Valère Novarina, Le Drame dans la langue française
*
« Notre vérité n'est que la figure obligée d'un infini processus de falsification. Le rôle que nous jouons est peut-être tout le contraire de ce que nous pensons. » (R. Millet, L'Opprobre)
Donnons-lui raison, pour une fois !
Avec Michon et Camus Millet est de ces amateurs du « terroir ». Le corps-fantôme dans lequel ils vivent. Ce corps que seule la littérature fait « vivre » alors que plus personne ne peut habiter ces lieux... (et alors même que la littérature est pourtant l'expansion de ce qui détruit ces lieux même : la spéculation de la monnaie scripturaire...!)
Les littérateurs s'en retournent donc vers la province, la campagne, le « pays » quand ceux-ci n'existe plus, quand il n'y a plus que l'extension d'une métropole-réseaux qui véhicule, dans un « partout » devenu « nul part », les mots-sens utilitaires.
Lorsque la littérature, fer de lance du culturisme (forcément marchandisé) , a optimisé le travail qui consiste à transformer un pays en parc à thème « culturel », en terre stérile patrimoniale... (voire l'essor incroyable du « roman régional », en particulier dans la sphère du « polar »..., spécialement parallèle à l'expansion de l'urbanisation de la ruralité et à son inversion en backlash)
Comme la littérature ne se repaît que de cadavres et de fantômes il est dans la logique du mouvement littéraire que ses adeptes et défenseurs « de pointes », se retournent vers les cendres qui ne sont plus que tiédasses, comment verraient-ils donc qu'elle fut toujours tout autant autophage qu'ontophage ?
Ce monde se sert de tout, et la littérature, sa créature n'y échappe pas. Et ceux qui pensent, par elle s'en échapper ou en réchapper n'y peuvent rien, rien moins encore que les « autres ». Dans sa schizophrénie il nous oblige à « surjouer », à « sur-ressentir » ce qui est d'évidence – mais qu'il a lui-même effacé...
L'étonnement devant la Création est artificialisé ! Le romantisme - ses élans, son emphase - aura joué le rôle de catalyseur néfaste. En tant que « mode » il a, par l'affectation de la langue rendu dérisoire l'expression de cette sensation mystérieuse. Il a induit l'effet négatif, le retour de bâton du ridicule qui rend proprement impossible de façon organique aux générations suivantes cet « étonnement »...
Le post-modernisme se vit dans son autorefusement, dans l'obligation de se faire des « néos »...
L'intangible c'est le monastique.
ON ne peut plus parler de « nature », de « création » ce sera l'habitat, l'environnement, la bio-diversité, vocables pauvrement et platement « scientifiques ». Pour les autres se sera le « pays », le terroir...
Le déguisement bariolé du post-modernisme qui ne veut pas se dire.
La musique de Jean-Louis Murat n'a rien d'auvergnate (mais lui n'a pas fait « retour »), la littérature de Millet rien de corrézienne, celle de Camus rien de gersienne... et celle de Houellebecq rien d'irlandaise, bien sûr ! Il est d'ailleurs très intéressant, et assez beau, de songer que Houellebecq c'est installé dans une nature certes « préservée » mais, dans le même temps, au coeur d'un pays qui fut le paradisiaque paradigme du libéralisme triomphant...
La France est au coeur du monde comme réseau qui se fait. Houllebecq le dit très bien, avec ce ton désespérant de « petit ingénieur » douloureusement conscient d'être le déclassé ultime. La campagne est enfin réinvestie, possédée par l'industrie sous sa forme métastatique nouvelle : industrie du déplacement de masse (qui implique son inversion programmée à moyen terme...), industrie de divertissement en zone d'activité ex-industrielle ou co-commerçante... Tout ceci n'étant rendu possible et « réel » que par le développement du rizhomique du réseau (électrique, gazier, routier, ferré... bien avant -forcément- celui de la « toile » -quel jeu avec les mots tout de même !!).
Ce retour au « préservé » (mis en place par l'industrie alors que celle-ci a constamment sucée les forces vives en les urbanifiant, afin de pouvoir vomir à nouveau les populaces descendantes vers leurs « origines » géographiques -le plus souvent désorientées-, mais sans les liens vivants, avec une « culture » qui sera officialisée, artificialisée, industrialisée, passée par les cornues lénifiantes du « doux commerce »...).
Ce recours à la terre (chosifiée – qui doit être domestiquée avec l'aide des experts commercieux du jarbinage-bienetre), comme celui de Junger « aux forêts », est un constat d'échec, souvent brillant, certes, aux accents presque héroïques parfois mais purement rhétorique, creux ! Il donnerait presque raison au trop fameux « pétainisme transcendant » de Badiou...
La « campagne » n'est plus qu'une immense « péri-urbanité » mollasse, infestée d'idéologues « bios »... (qui n'hésitent pas, néanmoins, à caillasser l'âne -cette mule réac qui ne sait pas se réjouir des bienfaits des nouvelles biocités- qui par trop gémit son monde enfui, cf. Eric Chauvier, Contre Télérama, Allia, 2011).
Un point, un noeud dans le reséau meta-commercio-culturel, une carte dans la mappemonde googeulisée... Un pas même non-lieu, un lieu-alibi aux liens artificialisés !
La littérature comme utilitarisme chosifiant du monde – accompagne ce monde en le critiquant... Ce monde aime se faire peur pour ek-sister (hors du Dieu-Trine incompréhensible, évidemment !!) La trop fameuse « fin de la littérature » par la technologie n'est qu'une phase de ce subterfuge essentiel – un leurre – ballon-sonde ! La vraie puissance de la fiction-réalisante est passée ailleurs, c'est tout... (voir plus bas sur Les Vaisseaux brûlés de R. Camus) !
*
ON pense d'un côté l'environnement plus REEL que la « nature » (entâchée, suspecte, soupçonnée d'entretenir des rêveries mystico-romantiques et/ou rousseauistes, forcément irréalistes), de l'autre ON pense le terroir, la « ruralité provinciale » plus RELLE que la virtualité abstractive des modernistes... Similaire dé-création en miroir.
*
« Qu'est-ce qu'elle a ma tronche
Oui j'habite aux Longes
Je suis étranger » (Nu dans la crevasse, J-L. Murat)
« Le cours ordinaire des choses me va, comme un incendie. » (Comme un incendie, J-L. Murat)
La paysannerie française délocalisée en Ukraine, et 400 paysans suicidés en 2009, c'est là véritablement l'état non des choses mais de la vie. Ce ne sont pas quelques hobereaux littéraires ou quelques néos-ruraux rose bio-bios qui y changeront un iota. Ils pourraient, ils pourraient mais il manque toujours « quelque chose »... et c'est l'essentiel, toujours, qui manque.
Dans son essai Egobody, Robert Redeker dresse le portrait psycho-génétique de l'homme-nouveau (celui sur lequel misent beaucoup les écologistes dont « l'animateur culturel » Renaud Camus partage certaines vues...), vivant sans âme, pure corporéité dont l'intériorité est toute de façonnage idéologico-industrielle, dont la chair même est manufacturée, modelée par les sons, les mots, les pharmacopées, les activités sportives, les connexions-sans-fil de l'immense usine-commerce. Individu-consommant, totalement confondu à son « pouvoir d'achat » (qui est aussi pouvoir de « jouir ») mais de plus en plus « éthique » (le bio-citoyen sympa) !
Face à ce nouvel hominidé et à son anthropofacture, à son usinage, Redeker dresse le portrait, élogieux, de quelques écrivains-paysans qui seraient, par leur enracinement, parmi les derniers représentants de cette espèce menacée qu'est l'homme-avec-une-âme... Ainsi évoque-t-il Gustave Thibon. Mais, lui non plus ne fut pas un « retourneux » ! Lucide et non nostalgique, philosophe-écrivain parce que paysan et pas morne moderne mort vivant, en « gent-le-man farmeur », son « résurrectionnel » paradis campagnard « réalisé » ! C'est, en outre, oublier que Thibon fut un chrétien très conscient qui ne pouvait (comme l'urbain Redeker, ou les néo-ruraux Camus, Michon ou Millet) confondre âme, moi et mental...
«Il est malaisé de composer avec le monde sans se laisser décomposer par le monde.» (G. Thibon)
*
« Refaire tout le chemin de l'apprentissage de la langue matièrenelle, réapprentir son languisme [...] Mettre le langue en souffrance au travail. » (Valère Novarina)
Au poids, les journaux (sans parler des romans) de Renaud Camus doivent bien dépasser L'Archipel du Goulag et La Roue rouge réunis. Et pour quoi ? Pour dire quoi, pour faire dire et rendre quoi à la langue ? Pour dire une vie... ? Une vie exemplaire, pleine d'une vacuité de « nocences »... ? Pour décrire une « réalité », une vie plus réelle parce qu'ayant la béquille des signes plein de sens posés sur le papier ? (et tous ces arbres abattus pour fournir les kilos de papier... ; pour un proche des idées écologistes !) Pour terminer guignol (à peine) médiatique du grand spectacle présidentiel, acmé du processus « soi-mêmisme » dénoncé des années durant, précisément dans ces pages aux contours flous ? Camus ne se révélerait-il pas comme le plus parfait représentant de la « tendance réac » ? Tout ce travail, sur le signe et son sens, pour se dévêtir finalement ? Pour endosser le frac du pédant, pendant enculturé de l'ultime prétendant ? La « culture » de la « lettre sublimée » n'est-elle pas le point central de réfraction entre la « haute-culture » du prince lettré en son château (très « réel ») et du « wanna-be » inculte en son plateau télévisuel (très « virtuel ») ? Le « réac campaniforme » ultra-fin comme frère siamois de la vedette urbaine « pré-fabriquée » ?
Les plus avancés des « néo-modernes » semblent se raccrocher, comme effrayés de leurs propres audaces à cette langue « matièrenelle » dont ils se seraient eux-mêmes exclus...
Se rapprocher d'une terre, longtemps rejetée comme « inconnue » et inadéquate, figure une forme de salut. C'est comme si la langue devait mieux « s'incarner », être plus véridique, en s'élevant de la terre, de la glèbe... Mais les modernes, dans leur désir même « d'authenticité » ignorent encore que ce n'est que la sueur vaporeuse, la brume, qui s'élève de la terre humide sous l'effet de la chaleur du soleil... C'est le Verbe, solide et chaud, qui, seul, en vérité nourrit et révèle le logos des éléments...
« Comme la littérature et le style, mais à un degré plus observable, mieux quotidien, plus commodément autopsiable, si vous me pardonnez l'expression, la syntaxe est une inadhérence, une inadhésion, une inappartenance, une solution de continuité, un défaut de coïncidence, surtout, entre l'homme et sa parole, entre le moi et son expression, entre l'être et l'infinité de ses possibles. » (Renaud Camus, Syntaxe ou l'Autre dans la langue)
Le défaut de syntaxe, l'absence de l'observation des règles grammaticales fut, à rebours de ce qu'entend Camus, la plus grande des trouvailles de Michel de Nostre-Dame, poète et prophète (et non devin et prédicteur), sensible à la fausseté des opinions et de leurs expressions languières !
Bien conscient que le langage n'apportait, bien qu'il faille en passer par lui, que trouble et confusion, que les théoriciens autant que les dialecticiens ne faisaient, malgré leur habileté logicienne, que jeter de l'huile sur le feu des conflits, Nostradamus tachait de renouer avec la puissance énergétique et transformante (transhumanante, aurait peut-être dit Dante) de la Poétique. Il lançait la charge détonante-étonnante de ce que les mots peuvent révéler « d'outre-sens »...
Camus démontre lui, en particulier avec sa phase terminale politico-terrienne-moraliste, qu'en effet la littérature avec son attachement au style et sa syntaxe, veut enterrer la poésie libératoire et énergétique... Mais, non, décidément la poésie du Logos ne se satisfait pas du bourgeoisisme arrivé de la littérature !
Avec l'expérience des Vaisseaux brûlés, Camus aurait du percevoir la puissance détonante du Verbe, sa non adéquation foncière aux limites mortifères de l'imprimé et du livre-chose et... ce fut l'inverse, la mise au service de l'exploitation sans limite du moi-je ! La possibilité vivifiante du texte infini, de la reprise-perspective, du processus quasi-ascétique de perpétuation intensifiante est caricaturée en obsession du moimisme, inverti en momification de la sempiternelle circumambulation égotique !
L'obsession littéraire-littérale aura fait de Renaud Camus l'invers de ce qu'il « devait » être... La part dialogique serpentine du « verbe » aura parfaitement jouée son rôle...
La « vérité » de la « terre » aura fait du littératueur l'alibi minoritaire de la haine inversée...
Les mots sont-deviennent une feinte, la vérité qu'ils contiennent (non comme sens mais comme énergie) se tord et se « défigure »...
La terre° ment
forcément,*
soumise au forçage
de la feinte
forcément*,
la vérité s'éreinte !
°(la terre, comme idée abstraite,
qu'ON s'efforce de vivre
et qu'à l'envers ON épuise...)
*
Celui qui se veut contre
et se déclare tel
n'est que le miroir bel
que ce monde se tend
à lui-même
et s'ensorcelle
*
« La vérité ne se situe pas dans un endroit précis, mais dans la quête même de la vérité. » (Hagakuré, Livre I)
Le Dém-ON-de fait bien les « choses ». Il les dé-fait bien.
Il, en outre, les DEMONtre bellement...
Contre l'artifice de sa part « moderniste » ON se trouve démuni. Le « vrai » est tourné en ridicule. Ainsi des « vrais gens », de la « vraie vie ». Il ne reste plus, dès lors qu'à se servir dans le vaste lexique qu'il a lui même travaillé et re-travaillé : la réalité, le social, la « communauté », le terroir...
C'est, par exemple, depuis ce lexique qu'opère Andreï Makine dans Cette France qu'on oublie d'aimer. Politique, culture et littérature sont évoquées et invoquées au secours d'un pays qui ne s'aimerait plus, qui se serait oublié dans son avancée historique. Incantation au « grand passé », mais une création véridique depuis la matière (même si négative) hic et nunc, il n'y a point ! Grande différence avec, par exemple, la chanson « En terre de France » d'un autre « mécontemporain » (plus « vrai » que le manipulateur de talent Finkielkraut) : Murat. Car, Murat a cette chance différentielle d'être possédé par une poésie personnelle... Dans un récent entretien le chanteur invoque la racine de la langue française (chez les Franks), et voit dans la perte de la franchise la désintégration du fondement, non seulement, de la dites « langue » mais également du mode d'être qu'elle implique...Toutefois, lui aussi la peur le taraude, peur d'être fiché, identifié comme identitaire replié ... forcément « replié » !
La Vérité du rapport à la terre sienne est sans mot. « L'homme intérieur n'a pas de langage » disait Dominique de Roux... Le terrible travail exaltant de Novarina sur la langue le dit assez... la Vérité sans mot vit. La « vie vit » comme le disait puissamment saint Jean Chrysostome... ! Makine va, malheureuse révélation invertrice jusqu'à invoquer « la botte souveraine de la réalité » du triste mort Trotski !
« Ce sont les livres qui me sauvent de la léthargie dans le monde idéal » (sic),
Andreï Makine, Cette France qu'on oublie d'aimer...
Les livres-choses-produits font cette réalité commerçante qui néantisent les rapports, les apports, la vie, la voie, la Vérité...
Cher Andreï, c'est, et là est bien le problème, de votre France de papier qui, pour être plus « réelle » que les jeux vidéos, les émissions télés, les réseaux soucieux, n'en est pas moins mensongère et idéelle, qu'il faudrait vous sauver ! Vous connaissez certainement, pourtant, vous l'échange fraternelle entre Ivan et le Maître (chez Boulgakov) ??
Vous ne faites que reprendre le trop fameux « roman national », fatale mythification qui aura défait, imitation (kénose) invertrice de la cure christique, comme le diabolique « gothique » a défait le roman qui fut un essai de « reconversion »... Mais, sans doute, trop rationnaliste littératueur aurez-vous oublié la leçon que portait cette-votre Russie qu'ON veut oublier tout court...
*
...
« je suis du peuple nu qui se déchire en toi
sur des chairs inconnues en un violent combat,
dans ce monde moderne je ne suis pas chez moi,
merci pour tant de peine, mais je ne t'aime pas !
...
Sur des révolutions qui n'éclateront pas
j'ai bâti ma raison,
oui, méfie-toi de moi»
(Le fier amant de la terre, JLM)
*
« La civilisation française est morte, elle n'a plus rien à dire. » Dostoïevski
Plus rien... et pourtant : elle parle encore ! Pour dire RIEN ? pour empoisonner le monde et nos corps de tout son RIEN, de toutes ces erreurs charlemanesques ? Pour « faire son Charlemagne » (J-L Murat -pour les connaisseurs...) ?
Dès lors ce que l'ON vise c'est « l'authentique »...
Or, il faut-y revenir, ce terme est forgé en grec afin d'affiner le lien de vérité qui lie le criminel à son crime...
Ce mONde est très subtil... mais sa nature est logicienne. Pour qui saisit l'inversion intensificatrice d'inversion (et son inventeur même semble avoir été la victime de son système -c'est souvent le cas et je me méfie constamment du systémisme, rassurez-vous s'il vous en semble nécessaire!) les mots deviennent, intérieurement, inutiles ! Ainsi mettre en évidence sous une forme positive (et même apparemment « réactive » face au courant majoritaire) un terme qui, dans son énergie première, trahie la volonté néantisante voilà qui est fort !
Utiliser ceux qui, sincèrement, croient lutter contre votre tendance lourde, afin de faire avancer encore votre processus, voilà qui est stratégique...!
La littérature est une stratégie !
Un processus qui n'est jamais plus gagnant que lorsqu'il se dissous !
Un serpent qui se mord la queue ! (symbole qui ne fut jamais chrétien !! le serpent chrétien étant bicéphale, amphisbène, ou d'airain sur le pieux, mais que d'aucuns essaient encore de faire passer pour tel, avec même le fallacieux prétexte d'une supériorité gnosique... !!)
La littérature est gnostique ! Elle gagne quand elle perd !
Millet, Tillinac, Michon (mais le cas est un peu différent, tout de même), Camus et les leurs (tous ces sectaires clubs-des-amis-de / qui se désunissent pour mieux dire les mêmes choses -eux qui se disent pourtant archiprêtres de l'anti-individualisme...) ont raison, la « civilisation » française (est) fut la plus littéraire ! Une autre lui tint longtemps la corde : la russe ! Dans les deux cas une gnose décréative fut mise en branle. Dans l'un des deux, pourtant, quelque chose subsista et fit la différence... mais c'est là le terme, et l'objet d'une ou deux autres notules à digressions... ( Un miroir aux néos-ruraux : Mikhail Bakhtine et Gogol mon frère, cf. également : Christian, merci pour ces ruines...)
(1) Il faut pardonner à Murat, au nom des ses orfèvreries, ses quelques dérapages tel ce vain et facile exercice de style- « chanson engagée » (forcément « antifassisste », c'est plus confortable quand le péril n'est pas vital – surtout sur un disque (l'un des rares) enregistré aux Etats-Unis) que fut (sur un album qui porte quelque joyaux par ailleurs) « Les gonzesses et les pédés », et (sur le même) le navrant « Belgrade » (en 1999, preuve que la musique et la poésie qui désillent les yeux ne peuvent souvent pas grand chose contre la bêtise du ON qui pèse lourd sur les paupières mêmes des « voyants »...)
23:35 Écrit par Thierry dans Musique, Poétique, Poïémique, Politis | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : néos-ruraux, réacs, conservateurs, néo-réacs, renaud camus, richard millet, andrei makine, jean-louis murat, novarina, christ, france, ruraux, citadins, villes, cités, campagnes, paysans, auvergne, irlande |
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vendredi, 09 décembre 2011
En Etat de poésie (2) : Roberto Juarroz
En Etat de poésie (2) : Roberto Juaroz
« Taire quelques poèmes,
ne les pas traduire du silence
ne les pas vêtir de leurs figures
ne les pas pouvoir formuler, même :
qu'ils se concentrent tels oiseaux immobiles les laisser
en la branche enterrée.
Seul ainsi naîtront d'autres poèmes
Seul ainsi le sang se fraie passage
Seul ainsi la vision qui nous incendie
se multipliera comme les pains.
Les poèmes non-dits
nous prouvent que le miracle est toujours jeune.
Et, à la fin, lorsque tout s'enmutera
il se peut que ces poèmes
fasse surgir quand même un autre poème. »
Roberto Juarroz 15 in Duodécima poesia vertical
(Translation : T.J)
Dans un entretien avec Guillermo Boido
(in Poésie et Création, Unes, 1987) le poète argentin Juarroz, à dit : « La poésie, ne consiste pas seulement à nommer. La parole renonce, en poésie, à l'une de ses fonctions apparemment irrécusables qui consiste à appliquer à chaque chose ce qui la nomme ou la convoque. La parole poétique ne se borne pas à nommer, mais en outre dénomme. Si l'on nomme dans un premier temps, et dénomme dans un deuxième, il est permis de supposer que la parole remplit une troisième fonction, accède à une troisième étape seulement accessible en poésie, qui consisterait à transnommer, en quelque sorte. » (Cité in Michel Camus, « Un Nouveau monde, le troisième », présentation à Douzième Poésie Verticale, La Différence, collection Orphée, 1993)
La parole, en l'état de poésie, renonce. Elle se soumet bel et bien à une kénose. La poésie est l'état apophatique et kénotique de la parole. Et, la troisième étape, qui surgit et terrasse le dialogue clos du dualisme, transnomme, ce que j'invoque pour ma part sous le nom de « translation »...
Ne pas les traduire du silence... Ne les pas translater depuis le fort du mystère silencieux intérieur.
Depuis l'internel non-où ne les pas jeter vers le dehors. Ne leur assigner ni lieu ni figure. A certains poèmes... Qu'ils demeurent, indits, saintes reliques bientôt toutes translucides de l'énergie indicible.
« Excès d'écriture.
Sur tout il y a quelque chose d'écrit,
que nous ne déchiffrons qu'à moitié.
Tout est un palimpseste
qui ne s'efface qu'en partie
et multiplie ensuite ses couches d'écriture.
Le silence lui-même est écrit.
Nous ne pouvons
effacer une seule lettre.
Nous ne pouvons pas non plus
ne pas écrire par-dessus.
Mais un compromis est possible :
écrire vers l'intérieur.
Là, comparativement,
il y a beaucoup moins d'écrit. »
(in Douxième Poésie verticale,
traduction de F. Verhesen)
Il chante encore ceci le poète : « Améliorer notre alphabétisation : apprendre à lire de l'autre côté de l'esprit. » Apprendre à dé-lire, à chanter en soufflant, contrelire. « Désapprendre son languisme » dirait Novarina ! Se défaire des liens trop serrés de la langue matièrenelle pour aller au bord du précipice dans lequel souffle l'Esprit...
« Seule la constante imminence de la chute
aide à coloniser provisoirement la chute. » (Juarroz)
23:23 Écrit par Thierry dans En état de poésie, Poétique | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : roberto juarroz, georges haldas, poésie, en état de poésie, verbe, verbification, écriture, escriture internelle |
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